Carnet de bord, épisode 1 : comprendre le sens des fleurs
C’est quoi une fleur ? Pourquoi s’en offre-t-on ? Pourquoi la trouve-t-on partout où l’on pose son regard ? C’est à cette question riche et complexe que Sessile a décidé de tenter de répondre, en lançant un grand projet de recherches qui mêle l’approche des professionnels qui travaillent la fleur au quotidien, qu’ils soient fleuristes ou producteurs, la sensibilité des passionnés et des artistes, et le savoir spécifique des universitaires de tous horizons.
Dans ce premier épisode, nous vous expliquons notre démarche, les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, et vous présentons les premiers témoignages des acteurs à qui nous avons donné la parole.
Sessile : lutter pour l’indépendance des artisans fleuristes
A l’origine de Sessile, le projet de 6 amis déterminés à lutter pour l’indépendance des artisans fleuristes. Sessile est une entreprise militant pour la transformation de la filière florale, avec une priorité : redonner de l’indépendance, de la visibilité et du pouvoir d’action aux artisans fleuristes, en prenant la vente en ligne comme point d’entrée. Notre objectif est de devenir l’acteur numéro 1 de la vente en ligne pour bousculer les intérêts en place.
Notre seconde ambition est de transformer en profondeur la filière de fleur en mobilisant tous les acteurs qui partagent notre vision. Le projet de Sessile s’inscrit dans une volonté de rééquilibrer un marché fortement mondialisé et standardisé, où les fleurs sont devenues des produits interchangeables, déconnectés de leur origine, de leur saisonnalité et des réalités de ceux qui les produisent et les vendent. Sessile entend agir comme un intermédiaire conscient, cherchant à recréer du lien entre fleuristes, producteurs et consommateurs.
Au fil du temps, Sessile s’est affirmée comme un acteur de plaidoyer et de production de savoir sur la fleur coupée. À travers des enquêtes de terrain, des interviews, des analyses environnementales (comme Floribalyse), et un travail éditorial approfondi, l’entreprise cherche à éclairer les enjeux sanitaires, environnementaux, culturels et symboliques de la fleur, sans simplification ni posture moralisatrice. L’ambition est de faire émerger une culture commune de la fleur, capable d’accompagner les transformations nécessaires de la filière par la compréhension, le désir et le sens partagé — en assumant que la fleur est à la fois un être vivant, un objet social et économique , et le réceptacle de représentations symboliques.
Le sens des fleurs : délimiter le sujet
Notre projet vise à sortir la fleur coupée de son statut de simple marchandise pour la repositionner comme un objet culturel, symbolique, vivant et relationnel, au croisement de plusieurs dimensions : biologique, historique, sociale, économique et sensible. Notre intuition de départ est que si la fleur est omniprésente dans nos vies (amour, deuil, célébrations, quotidien), son sens s’est appauvri dans le discours dominant, réduit à des logiques de volume, de prix et d’esthétique standardisée ou à une conception limitée de l’émotion.
D’ailleurs, le projet Floribalyse que nous menons actuellement avec l’ADEME et Astredhor, qui vise à calculer l’impact environnemental de la production de fleurs coupées, sera un outil essentiel pour questionner le sens des fleurs du point de vue environnemental et devrait livrer des données qui permettront d’éclairer le sens des fleurs sous un jour nouveau.
Donner la parole n’est pas parler “au nom de”
La méthode choisie par Sessile repose avant tout sur un croisement volontaire des regards. Comprendre le sens des fleurs ne peut se faire depuis un seul point de vue. Le projet s’ancre donc dans la parole de celles et ceux qui vivent la fleur au quotidien — fleuristes et producteurs — en donnant toute sa place au vécu, aux contraintes réelles, aux savoir-faire et à la passion qui traversent ces métiers.
Cette parole professionnelle n’est pas isolée : elle dialogue avec celle des consommateurs, des amateurs et passionnés de fleurs, avec l’œil des artistes qui travaillent la fleur comme matière sensible, et avec le regard plus distancié du monde académique qui cherche à repousser les limites de la compréhension que nous avons du sujet. L’enjeu n’est pas d’opposer ces voix, mais de les faire résonner ensemble, sans les travestir, bref de donner la parole à ceux qu’on entend peu mais qui font beaucoup.
Convoquer toutes les disciplines
Ce travail repose également sur un croisement des disciplines, indispensable pour saisir la complexité de la fleur. La fleur est à la fois un organisme vivant, un objet économique, un marqueur culturel, un symbole politique et une source d’inspiration artistique. Biologie, histoire, économie, écologie, art, anthropologie ou encore sciences politiques sont convoquées non pas pour empiler des savoirs, mais pour éclairer les angles morts de chaque approche prise isolément. Ce refus du cloisonnement est une condition essentielle pour recontextualiser la fleur, et l’enraciner de nouveau dans son contexte naturel et social.
Montrer le savoir en construction
Il est important de préciser que cette démarche n’a pas pour objectif d’établir une vérité définitive sur le sens des fleurs. Sessile ne cherche ni à produire un discours normatif, ni à trancher des débats complexes par des réponses simplistes. Le projet est conçu comme un cheminement collectif, une exploration partagée avec l’ensemble des acteurs intéressés.
C’est ce processus — fait d’enquêtes, de récits, de controverses parfois, de mises en perspective — qui constitue l’essence même du projet. Le sens n’est pas donné d’avance : il se construit dans l’échange, dans la confrontation des expériences et surtout dans le temps long. Ce projet de recherche n’est pas un travail fini, mais “se faisant”, qui cherche à montrer ses contradictions, ses demis tours, pour faire avancer la réflexion commune.
Une démarche politique
Sessile assume pleinement une posture militante, et entend bien assumer ses positions dans le débat du sens des fleurs. Cette militance sera de méthode plutôt que d’injonction. Le premier objectif est de donner la parole à celles et ceux qui font, sans parler à leur place : organiser un espace de dialogue, rendre visibles des savoirs souvent invisibilisés. Bref, contribuer à la construction d’un savoir réellement démocratique sur la fleur.
Le second objectif est politique au sens noble : préparer le terrain de la fleur de demain. Il ne s’agit ni d’appeler à l’effondrement du système existant, ni de le défendre tel quel, mais de travailler aux conditions concrètes d’un basculement possible : rendre pensables, désirables et praticables d’autres manières de produire, de vendre et de vivre la fleur. C’est dans cette tension entre lucidité critique et construction patiente que s’inscrit la démarche de Sessile.
Nos premières difficultés
La première difficulté à laquelle nous sommes confrontés est évidemment l’immense profusion du sujet. Il existe mille angles pour aborder le sujet de la fleur, des centaines de profils pour l’évoquer et autant de points de vue. L’une de nos premières tâches consistera donc à identifier les sujets les plus importants pour chacun des acteurs que nous rencontrons. Nous allons donc procéder à un travail de catégorisation qui permettra de voir le sujet avec plus de clarté.
Au cours de nos échanges, nous avons remarqué qu’il était complexe d’aborder la question de la symbolique et de l’imaginaire de la fleur : évidemment, face à une question abstraite, la tentation est grande de se réfugier dans l’expérience sensible. Pourtant, nous préssentons que la question de l’imaginaire de la fleur, qui se dérobe pour l’instant, est essentielle si nous voulons comprendre le rapport que nous nourrissons avec elle. Nous allons donc retravailler notre méthode par le biais d’un questionnaire qui permette d’avancer progressivement vers cette question complexe mais fondamentale.
3 sujets primordiaux que nous avons identifiés
Fleurs locales vs fleurs d’import
Aujourd’hui, l’immense majorité des fleurs que nous consommons proviennent de l’importation (9 fleurs sur 10 selon VALHOR). Certains fleuristes déplorent de devoir vendre des fleurs qui viennent de si loin comme Mélanie, qui cherche à proposer en priorité des fleurs de saison.
Nombreux sont les fleuristes à vouloir proposer plus de fleurs locales, D’autres fleuristes rappellent que l’insuffisance de l’offre en fleurs françaises est un obstacle majeur au quotidien, à l’instar de Valentine.
L’épineuse question de la rose
La rose incarne probablement le mieux les débats autour de la mondialisation de la production. Si certaines fleuristes comme Anaïs rappellent que la rose rouge est indispensable pour faire vivre de nombreux fleuristes, d’autres font le choix de ne pas en proposer hors saison, notamment à la Saint-Valentin, comme Capucine pour qui vendre de la rose en hiver est une idée absurde.
Comme Anaïs, Noëmie pense que la rose est consommée par habitude, parce qu’elle est associée à l’amour, mais que ces représentations peuvent évoluer.
Les pesticides en débat
Depuis l’affaire Marivain, la question des résidus de pesticides sur les fleurs occupe l’espace médiatique. S’il s’agit d’un sujet de préoccupation majeur pour de nombreux fleuristes comme Frédérique qui déplore le manque d’informations à ce sujet, d’autres fleuristes comme Gilles Sonnet estiment au contraire qu’il ne faut pas tomber dans le sensationnalisme. Quoi qu’il en soit, les fleuristes ne peuvent pas être tenus pour responsables de la situation.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.