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14.01.26

 "Il faut arrêter de faire comme si les fleuristes indépendants étaient les coupables" Frédérique, fleuriste à La Rochelle

Frédérique, fleuriste à la Rochelle, est passionnée par son métier depuis 20 ans, en particulier l’aspect artistique. Néanmoins, face à la polémique concernant les pesticides, elle déplore un manque d’information quant aux dangers liés à l’exposition des professionnels, et un défaut d’écoute et de pédagogie des institutions représentatives de la filière. 

Vous êtes fleuriste à La Rochelle depuis longtemps. Pouvez-vous nous parler de vous et de votre parcours ?

Je suis fleuriste à La Rochelle depuis vingt ans. Comme beaucoup, je crois que j’ai commencé par passion. On a souvent une image très idyllique de ce métier : un bel univers, des fleurs qui sentent bon, une jolie boutique… Les gens ont envie de rêver, et c’est normal. Mais la réalité est plus complexe.

Moi, ce qui m’intéresse depuis toujours, ce sont les plantes au sens large, l’herboristerie, le végétal, les textures et les associations possibles. J’ai aussi un parcours très artistique : c’est une question de sensibilité, de personnalité. Il faut avoir l’œil, savoir mélanger les couleurs, travailler les matières. C’est subtil.

J’essaie au maximum de respecter les saisons ; par exemple en ce moment, je travaille beaucoup l’anémone, la jacinthe, la tulipe… Les gens viennent aussi pour mon style. J’ai un univers baroque, romantique, un peu désuet : des meubles de brocante, des objets disparates que j’ai chinés – même si je chine moins qu’avant. C’est important pour moi de créer un univers de beauté : pour mieux vivre, pour affronter la vie. Pour moi un bouquet, c’est une petite œuvre d’art : j’essaie vraiment d’élever la fleur à ce rang-là.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier, au quotidien ?

La beauté, clairement. Le fait de composer, d’associer, de créer. Travailler une matière vivante, des textures, des couleurs. Il y a quelque chose d’artistique dans ce métier qu’on sous-estime. La mode utilise énormément les fleurs d’ailleurs : ce n’est pas pour rien, c’est un langage visuel très fort.

Et puis il y a le fait d’offrir. Les fleurs accompagnent des moments de vie. Même si ça semble “non essentiel”, ça dit beaucoup de nous : notre besoin de beauté, de symbole, de douceur.

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Comment faites-vous aujourd’hui pour vous approvisionner ? Traçabilité, origine, saisonnalité… est-ce que c’est possible au quotidien ?

Je fais au mieux, mais je suis rattrapée par le business. La vérité, c’est que je n’ai pas toujours de traçabilité, parce que je ne peux pas. J’adorerais travailler davantage avec des producteurs locaux, mais ça veut dire se déplacer, organiser les achats, gérer les livraisons… et quand on fait tout toute seule, on est submergée.

J’ai un camion qui passe, et forcément, ça m’arrange. Je travaille avec des Hollandais. J’ai aussi un producteur en Vendée, mais en hiver il n’a pas beaucoup de fleurs, donc on doit importer pour compléter le stock. En revanche, j’essaie d’éviter le Kenya autant que possible. 

Le problème, c’est que beaucoup de petits producteurs vendent sur les marchés : ils produisent pour eux, ils ne peuvent pas fournir les fleuristes. Je pense que ce qui dissuade les producteurs, c’est la question de la rentabilité : ça demande beaucoup d’investissement, du personnel… et ce n’est pas un métier très lucratif, donc on voit de moins en moins de vocations pour l’horticulture.

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    Quel regard portez-vous actuellement sur la filière ?

    Je vous avoue que j’ai un sujet de préoccupation, c’est celui des pesticides. Parce que je fais attention à ma santé. J’essaie d’avoir une vie saine : alimentation, sport… et je suis dégoûtée de voir que je travaille tous les jours avec du végétal traité.

    Les pesticides, il y en a partout, je le sais. Mais dans notre métier, j’ai l’impression que personne ne dit rien. Tout le monde se tait. Ça me rend folle.

    J’ai contacté plusieurs fois la Fédération française des artisans fleuristes. Je n’ai jamais eu de retour de leur part sur la question. Je les ai notamment interrogés sur des analyses de sang spécifiques à faire, sur la prévention, sur ce que nous, fleuristes, pouvons mettre en place. Silence total.

    Et en parallèle, on est obligés de payer une cotisation à Val’hor en tant que professionnels du végétal… mais on n’a même pas d’informations sur les pesticides. Je me sens impuissante face à tout ça.

    Vous semblez très critique envers les instances de filière…

    Oui, je le dis : Val’hor, je trouve ça nul. J’ai l’impression qu’ils ne servent à rien. On paie, et on n’a pas d’infos utiles. J’ai l’impression qu’ils font de la publicité seulement pour les gros acteurs comme Interflora. Pour les indépendants, on ne voit pas grand-chose. J’ai même l’impression que ça sert surtout les gros acteurs.

    Et moi, je suis là, petite commerçante, je fais comme je peux, je veux faire bien… et je n’ai pas le soutien que j’attendrais.

    L’affaire Marivain vous a marquée ?

    Évidemment. Il y a quand même une fleuriste qui a perdu son enfant. Ça ne peut pas laisser indifférent. Après, je sais bien que les cancers et les maladies peuvent avoir plein de causes. Les pesticides ne sont peut-être pas l’unique facteur. Mais il y a des choses insidieuses, invisibles, cumulatives… et dans un milieu comme le nôtre, c’est dommage qu’on ne prenne pas le sujet plus au sérieux.

    Je connais aussi des fleuristes qui se posent de vraies questions. Dans la région, certaines sont sensibles à la fleur française, à la question des pesticides. Une fleuriste que je connais bien, par exemple, m’a confié se demander si elle allait continuer. 

    Avez-vous le sentiment d’être “montrée du doigt” en tant que fleuriste ?

    Oui, souvent. Ça m’énerve. On entend des reportages qui disent “n’achetez pas de roses”, “regardez d’où viennent les fleurs”… et on a l’impression que le problème, c’est le fleuriste.

    Mais les gens sont parfois très déconnectés. Ils achètent des vêtements produits dans des conditions terribles, roulent en voiture, consomment des choses qui ont un impact énorme… et d’un coup, sur les fleurs, on voudrait nous faire porter toute la responsabilité. J’ai parfois le sentiment que certains journalistes veulent “casser” le métier de fleuriste. Alors oui, de plus en plus de gens prennent conscience de ces enjeux, et tant mieux. Mais il faut arrêter de faire comme si les fleuristes indépendants étaient les coupables.

    Comment vivez-vous les “solutions” proposées, comme le port de gants et de masques ?

    Travailler avec des gants, ce n’est pas pratique. Et surtout, je crains que ça fasse peur aux clients. Si on commence à avoir des fleuristes gantés et masqués comme s’ils manipulaient un produit dangereux, les gens vont se dire : “Pourquoi j’achèterais ça ?”

    À un moment, il faut choisir : soit on traite le problème à la source, soit on met des pansements qui créent de l’angoisse.

    Au-delà des pesticides, qu’est-ce qui vous inquiète pour l’avenir du métier ?

    Tout est devenu cher. Ce n’est pas nouveau : les prix augmentent depuis longtemps, même avant le Covid. Le pouvoir d’achat baisse, et les fleurs sont perçues comme “non essentielles”. Les clients disent : “Les fleurs, c’est cher.” Mais ce n’est pas plus cher que le reste !

    Ce qui me choque, c’est de voir des bottes de fleurs vendues comme produit d’appel en grande surface. Ça enlève toute la valeur au métier, comme si tout le monde pouvait faire un bouquet. Alors qu’il y a un vrai savoir-faire, une sensibilité, un univers.

    Qu’aimeriez-vous que les gens comprennent mieux à propos des fleurs ?

    Que ce métier n’est pas juste “mignon”. Qu’il y a un vrai travail artistique, un vrai savoir-faire… et aussi des réalités beaucoup plus dures : le rythme, le stress, les achats, le périssable, les charges, la solitude parfois.

    Et surtout : qu’on ne peut pas demander aux fleuristes de porter seuls un système entier. Si on veut que les choses changent, il faut de la transparence, de la traçabilité, de l’information et du soutien. Pas du silence.

    Qui sommes nous ?

    Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.