“J’essaie toujours de faire des bouquets vivants, avec plusieurs lectures possibles”, Juline, fleuriste à Annecy
Sessile donne la parole aux fleuristes de toute la France pour répondre à une question essentielle : c’est quoi une fleur ? Cette semaine, nous avons discuté avec Juline, fleuriste et fondatrice d’Ibéris à Annecy. Elle y évoque la nécessité de proposer des fleurs françaises, des réalités du métier de fleuriste et de ses plus belles expériences.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a menée au métier de fleuriste ?
J’ai commencé par six mois de fac en arts du spectacle, mais je me suis vite rendu compte que ça ne me correspondait pas. J’en avais marre d’écouter les profs parler, j’avais besoin de concret. Je ne voulais pas travailler dans un bureau, c’était très important pour moi.
Ma grand-mère était fleuriste à Paris. Elle ne parlait pas beaucoup de son métier, plutôt des horaires, du patron, de la charge de travail, mais pas vraiment du quotidien. Je me suis dit : pourquoi ne pas essayer ? J’ai fait des stages pour voir si le métier en lui-même me plaisait vraiment.
Et là, j’ai découvert un grand fossé entre l’image qu’on peut avoir du métier et sa réalité. J’ai fait plusieurs stages, chez des chaînes comme Monceau Fleurs, mais aussi chez des indépendants. C’est vraiment l’indépendance qui m’a plu : la liberté de création, le rapport au produit, le fait de ne pas être dans quelque chose de trop formaté.
Petit à petit, les fleurs ont pris une place très importante dans ma vie. Aujourd’hui, quand je pars en vacances, elles me manquent. Ce n’est pas venu d’un coup, mais avec le temps, ça s’est imposé comme une évidence.
Est-ce que le métier a changé depuis vos débuts ?
Oui, énormément. Ça fait maintenant une dizaine d’années que je suis fleuriste, et ce qu’on apprend à l’école c’est très à l’ancienne. On nous enseigne encore des techniques qui étaient celles des fleuristes d’il y a cinquante ans : beaucoup d’accessoires, de fil de fer, d’éléments décoratifs. Personnellement, je n’utilise plus du tout ça.
La composition florale très construite, pour moi, ça appartient plutôt au passé. J’en fais encore un peu à Noël, avec une bougie par exemple, mais ce n’est clairement plus dans l’air du temps. La mousse florale est aussi devenue un sujet controversé, à cause des microparticules qu’elle libère. Je n’en utilise plus, sauf dans certains mariages quand je n’ai vraiment pas le choix. À la place, on utilise du grillage à poule ou d’autres techniques.
Le métier s’est beaucoup simplifié. Les clients veulent avant tout des fleurs, sans chichis. Les emballages ont aussi évolué, avec une vraie prise de conscience écologique. Aujourd’hui, la fleur a repris sa place centrale dans ce qu’on propose. Quand elle est seule, sans artifices, elle est beaucoup plus mise en valeur.
Quelles tendances observez-vous actuellement ?
Pour moi, la tendance principale, c’est de réintroduire les saisons dans les bouquets. Je travaille presque exclusivement avec des fleurs de saison, des mélanges de fleurs et parfois de feuillages, même si on en met un peu moins aujourd’hui.
La tendance, c’est aussi les bouquets sont très colorés, très vivants. Finalement, dans ma façon de travailler, ce sont vraiment les saisons qui font la mode. Elles dictent les couleurs, les formes, les variétés.
Pour les mariages, il y a toujours des symboliques qui reviennent : le rouge pour l’amour, le blanc pour la pureté. Mais là encore, je m’adapte beaucoup aux envies des clients et au moment de l’année.
Que pensez-vous du langage des fleurs ?
Ce n’est pas quelque chose qui m’a particulièrement marquée à l’école, et ce n’est pas un sujet qui m’intéresse énormément. Je trouve que c’est très codifié, et que ça peut vite rétrécir le champ des possibles.
Cela dit, si un client me le demande, je peux bien sûr m’y pencher. Par exemple, je me suis déjà renseignée sur les tulipes rouges, qui sont associées à l’amour, et qui tombent justement bien en février. Mais globalement, je préfère laisser parler les couleurs, les formes et les émotions.
De quoi parlez-vous avec vos clients au quotidien ?
Ça dépend énormément de la demande. Chaque client est différent. La discussion n’est pas du tout la même selon qu’on me demande une rose rouge ou un bouquet plus libre.
Il y a toujours une part de pédagogie pour expliquer comment on travaille, comment on choisit les fleurs. Si quelqu’un veut un bouquet pour l’anniversaire de sa copine, je vais proposer en fonction de ses goûts, de sa sensibilité, parfois simplement à partir d’une couleur ou d’un style. Certains clients savent très bien ce qu’ils veulent, d’autres pas du tout et ont besoin d’être guidés. Le prix reste quand même un premier niveau de repère.
Quelles sont aujourd’hui vos priorités et vos préoccupations ?
Ma hantise absolue, c’est l’oubli de commande. Il faut que tout soit livré dans les temps. Je fais aussi très attention à ce que le magasin reste joli, attrayant, avec suffisamment de fleurs, sans tomber dans l’excès de stock.
La gestion des stocks est une vraie problématique, notamment à certaines périodes comme Noël, avec les couronnes par exemple. Il faut anticiper juste ce qu’il faut.
Qu’est-ce qui vous apporte le plus de satisfaction dans votre travail ?
Les fleurs, tout simplement. Arriver le matin et composer un bouquet ça me fait plaisir. J’adore inventer des associations, tester de nouvelles choses, composer avec ce que j’ai sous la main.
Les couleurs sont souvent mon point de départ. Après un arrivage, je peux passer cinq ou dix minutes à réfléchir : un bordeaux avec un rose pâle, par exemple, ça peut devenir le fil conducteur du bouquet. Comme ce sont des fleurs de saison, les formes sont très différentes, et c’est ça qui est intéressant.
On apprend à l’école à éviter les bouquets trop plats, sans relief. J’essaie toujours de faire des bouquets vivants, avec plusieurs lectures possibles, un peu comme dans la nature, en associant des variétés différentes.
Je conçois des bouquets qui évoluent dans le temps. Une fleur qui était fermée va s’ouvrir après quelques jours, en révéler une autre : c’est une histoire de mouvement. On peut avoir craqué pour une fleur en particulier, et finalement être surpris par une autre. J’aime beaucoup cette idée que le bouquet change et continue à vivre chez la personne.
Quelles sont les principales difficultés du métier ?
Le métier de fleuriste est souvent très édulcoré. De l’extérieur, on a l’impression que faire des bouquets, c’est facile, agréable, sans contraintes. Mais la base du métier reste le commerce.
Ce qui est le plus difficile pour moi, c’est d’avoir une humeur constante, d’être toujours agréable, même quand on a mille choses en tête. Personnellement, je préfère parfois laisser la vente à mes collègues, me concentrer sur ce que j’ai à faire, puis revenir en boutique quand tout est sous contrôle.
Il y a aussi une forte contrainte sur les horaires : la régularité peut être pesante. Sans parler de la manutention permanente : porter les seaux, les vases, balayer le sol cinquante fois par jour… matin et soir.
Et puis il y a toute la partie administrative : la comptabilité, les factures, les paiements. Même avec une comptable, il faut envoyer les documents. Avoir une secrétaire serait clairement un luxe.
Qu’aimeriez-vous que le public comprenne mieux sur les fleurs ?
La saisonnalité, avant tout. On ne peut pas avoir les mêmes fleurs toute l’année, et c’est normal. Expliquer ce qu’on fait au quotidien, comment on travaille avec ce que la nature nous offre à un moment donné, c’est essentiel.
S’il y avait un sujet à mettre en avant cette année, lequel serait-ce ?
J’aimerais qu’on explique comment la fleur est devenue un produit de consommation régulière, presque essentiel. D’où ça vient, comment le bouquet s’est démocratisé, notamment pour les gens qui n’ont pas de jardin.
À la base, c’est un geste simple : mettre un bouquet chez soi pour égayer, faire plaisir, apporter un peu de vie. Ce qui est chouette dans ce métier, c’est que les clients partent presque toujours d’un bon sentiment. Ils veulent faire plaisir, marquer une attention.
Un mot sur l’approvisionnement et les producteurs locaux ?
Pour moi, le vrai besoin, c’est la livraison. En saison, je peux passer jusqu’à trois heures par semaine à aller chercher des fleurs chez les producteurs. J’ai déjà les contacts, ça me suffit, mais il faudrait que quelqu’un fasse le lien entre les deux.
Pour les productrices, assurer cette logistique est très compliqué. J’adorerais aller à la ferme toutes les semaines : on est à une trentaine de minutes, donc deux heures aller-retour. Ce sont toujours de très bons moments, ça crée un lien fort, qu’on n’aurait pas autrement.
En revanche, l’idée d’un webshop me paraît compliquée pour la fleur locale. Quand on voit comment les productrices travaillent, comment les fleurs évoluent, je vois mal comment on pourrait les figer en photo. La fleur, ça se vit, ça se choisit en vrai.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.