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05.12.25

« Il faut raconter l’histoire de la production française » — Entretien avec Mylène, fleuriste à Bloomy Mademoiselle

Cette année, Sessile cherche à comprendre pourquoi les fleurs nous obsèdent tant, et à raconter une nouvelle histoire du sens des fleurs. Cette semaine, nous avons donné la parole à Mylène, fleuriste à Bloomy Mademoiselle au Cannet. Selon elle, il nous reste à raconter l’histoire de la production de fleurs en France, et à redonner du sens à la symbolique des fleurs. 

Comment est née votre passion des fleurs ?

Je suis née dedans ! Mes arrières-grands-parents, immigrés italiens dans les années 50, ramassaient des fleurs sur les collines de Saint-Paul-de-Vence pour le compte d’horticulteurs. Par la suite, mon arrière-grand-père et mon grand-père ont acheté une terre pour cultiver leurs propres fleurs. Mon oncle s’y est mis aussi : toute la famille vivait de l’horticulture.

Et puis le commerce international a cassé le marché français.Les charges étaient trop lourdes et les prix des fleurs importées étaient impossibles à suivre. La famille a dû arrêter, revendre les terres. Mon grand-père voulait continuer à travailler la fleur, il a donc ouvert des boutiques de fleuristes, puis mon père lui a emboîté le pas.

Moi, je ne savais pas trop quoi faire de ma vie ! J’ai finalement travaillé comme fleuriste à l’étranger, notamment en Nouvelle-Zélande, puis j’ai ouvert ma propre boutique après avoir travaillé pour d’autres patrons. 

J’en avais assez de travailler des fleurs importées par les grandes chaînes. J’ai eu envie de revenir à ce que j’avais connu enfant : la fleur locale, la fleur de saison, et surtout le travail artisanal. En gros, je voulais faire les choses à ma façon ! C’est comme ça que j’ai créé ma boutique au Canet, Bloomy Mademoiselle. 

Pourquoi cet engagement pour la fleur locale et de saison ?

Parce que j’ai grandi dans des serres de roses, d’œillets, et que j’aurais aimé que cela dure toujours. Je connais bien le MIN de Nice, évidemment, puisque j’y allais souvent avec mon grand-père et mon père. Je vois que les producteurs aujourd’hui sont en difficulté.

Pourtant, dans notre région, on a tout pour consommer local. Tout le monde n’a malheureusement pas la même éthique. J’ai travaillé pour des patrons qui privilégiaient systématiquement la Hollande — même pour des fleurs produites dans le Var. Le système est absurde : certaines fleurs sont produites dans le Var, expédiées en Hollande, puis reviennent en France. C’est le cas de l’eucalyptus aussi d’ailleurs.

Moi, je fais autrement : je me lève à 4h les mardis et vendredis pour aller acheter directement au MIN de Nice. Je n’ai pas l’impression que mes fleurs plus chères qu’ailleurs, car je réduis les transports et je fais le trajet moi-même.

Ce qui m’inquiète le plus ? Il n’y a presque plus de jeunes producteurs en France. Bientôt, il ne restera que le Var. J’aimerais travailler davantage avec les fermes florales, et proposer des fleurs bio l’année prochaine. C’est quelque chose qui me tient à cœur, et ça me semble cohérent avec mes idées.

Qu’est-ce que les fleurs représentent pour vous ? Pourquoi s’en offre-t-on ?

Pour faire plaisir, tout simplement. Toutes les occasions sont bonnes pour s’offrir des fleurs : une naissance, un anniversaire, un pardon, un mariage. Les fleurs accompagnent toujours les émotions les plus fortes : la joie, le deuil, l’amour.

Pour moi, les fleurs sont essentielles car elles apportent de la gaieté, de la chaleur. Elles occupent, elles apaisent. Rien que changer l’eau d’un vase, c’est déjà un geste qui met de la vie dans la maison.

Les fleuristes aussi sont essentiels je trouve, et apportent de la vie à un quartier. Un quartier sans fleuriste paraît triste, surtout en ville, là où il n’y a pas de jardin. Je suis dans un endroit très bétonné, avec des banques, des assurances… C’est un endroit qui serait triste si ma boutique n’apportait pas une touche de verdure ! Je pense que si les fleurs nous font tant de bien, c’est qu’elles nous apportent cet écho de la nature qui nous manque tant.

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Un souvenir marquant dans votre carrière ?

Il y en a trop pour n’en choisir qu’un seul ! Je dois dire que mes plus beaux souvenirs avec les fleurs c’est surtout dans mon enfance.

En ce qui concerne mon métier, je dirais que j’aime beaucoup travailler sur les mariages. Cette année, une dame est revenue me voir pour me dire que les fleurs avaient sauvé la fête ! Je crois que les mariés étaient déçus du traiteur…

Et puis il y a ces histoires touchantes, comme ce monsieur qui vient toutes les semaines acheter des fleurs pour sa femme. C’est un budget, mais c’est leur rituel. C’est une façon pour lui de témoigner de son amour, et je trouve ça magnifique. 

Vous avez travaillé en Nouvelle-Zélande. Pouvez-vous nous parler de cette expérience, et nous expliquer les différences entre l’art floral français et néo-zélandais ?

J’ai beaucoup appris de cette expérience, car là-bas la pratique du métier est très différente. La première chose, c’est que comme ils sont loin de tout, ils produisent presque tout eux-mêmes : donc on ne travaillait que des fleurs produites en Nouvelle-Zélande, et ça c’est une sacrée différence. Les saisons aussi sont différentes, ce qui peut-être un peu déstabilisant au début !

En Nouvelle-Zélande, ils admirent énormément le savoir-faire français : nous sommes reconnus mondialement pour notre technique, notre artisanat et notre sens du détail. J’ai adoré travailler là-bas, même si leur style est très différent : ils réalisent beaucoup de bouquets à la tige, mais très peu de compositions par rapport à ce qu’on peut voir en France.

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    Selon vous, quelle “histoire des fleurs” reste-t-il à raconter aujourd’hui ?

    Pour moi, il faut raconter l’histoire de la production française, évidemment, en raison de l’histoire de ma famille. Depuis mon enfance, on a perdu beaucoup de savoir-faire. Il faut montrer la situation des producteurs aujourd’hui et raconter leur histoire.

    Dans le même ordre d’idée, il faut aussi parler de la fleur locale. J’aimerais que les gens changent leurs habitudes lorsqu’ils achètent des fleurs, qu’ils essayent vraiment de privilégier ce qui se fait autour de chez eux. 

    Il faut aussi raconter l’histoire de nos métiers, des gens qui consacrent leur vie à la fleur, qu’on valorise nos producteurs, nos fleuristes, tous ceux qui se donnent du mal. Aujourd’hui, les fleurs sont produites dans un système industriel, on fait circuler les fleurs  dans des frigos, venues de l’autre bout du monde. J’ai l’impression que tout ce qui compte, c’est l’argent. Quand je vois aussi les fleurs vendues en supermarché, ça me dégoûte, parce que ça détruit notre métier.

    Par exemple, je ne fais même plus la Toussaint  le prix des chrysanthèmes en supermarché est imbattable, c’est impossible pour un fleuriste de s’aligner.

    On a un vrai travail de pédagogie à faire sur la symbolique des fleurs. Je vais vous prendre un exemple : la plupart de mes clients sont persuadés que les roses rouges sont le symbole de l’amour. Ce n’est pas totalement vrai : dans le langage des fleurs, c’est le rouge qui est la couleur de l’amour ! On peut donc très bien exprimer ses sentiments avec des anémones ou des renoncules rouges. C’est pour ça qu’à la Saint-Valentin, j’ai très peu de roses rouges, et j’essaie plutôt de proposer des alternatives de saison à mes clients. 

    Je pense qu’on ne fera bouger les choses qu’ensemble, mais aujourd’hui on est trop isolés.

    Un dernier mot ?

    Je veux redire que les fleurs sont essentielles. Elles ne nourrissent pas, mais elles donnent du sens, de la beauté, du réconfort. Elles racontent quelque chose de nous. J’aimerais qu’on continue à les écouter, et surtout, qu’on soutienne ceux qui les font pousser ou qui les travaillent.

    Qui sommes nous ?

    Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.