La jeune fille à la fleur : quand la fleur devient un symbole de résistance
Sessile a lancé un grand projet de recherches concernant le sens des fleurs : notre objectif est d’interroger la place qu’elle occupe dans notre société, et la symbolique qu’elle recouvre. Cette semaine, nous revenons sur l’une des photos les plus iconiques du mouvement Flower Power, la Jeune fille à la fleur de Marc Riboud, afin d’explorer la fleur en tant que symbole de résistance pacifique.
Il est des étés qu’on oublie pas : celui de 1967, le fameux summer of love en fait partie. Dans le sillage de la mobilisation de la jeunesse américaine contre l’enlisement du pays dans la guerre du Vietnam, un immense mouvement mondial de libération des mœurs se propage, dont mai 68 en France est l’un des épisodes les plus célèbres.
Parmi la grande profusion culturelle et artistique provoquée par cette vague, la fleur devient un cri de ralliement pour les militants pacifistes à travers le célèbre Flower Power, qui font de la fleur un emblème de paix et de résistance.
L’une des images les plus iconiques de cet épisode est la photo de Marc Riboud intitulée La Jeune fille à la fleur, qui saisit en une image toute l’intensité politique du mouvement, et la place prépondérante que la fleur y occupe.
Le contexte : la contestation de la guerre du Vietnam
Un peu de contexte tout d’abord : nous sommes le 21 octobre 1967 à Washington : la jeunesse américaine bat le pavé pour protester contre la guerre du Vietnam qui s’éternise. Alors qu’ils s’approchent du Pentagone, quartier général de l’armée américaine, les manifestants sont arrêtés dans leur course par la garde nationale qui leur barrent la route.
Marc Riboud, photographe et ancien résistant, est présent dans la foule pour parvenir à capter l’essence de cet instant, lorsqu’il aperçoit une jeune fille faisant face aux soldats un chrysanthème à la main. Cette jeune fille, c’est Jane Rose Kasmir, une lycéenne de 17 ans venue protester contre la guerre. Voici ce qu’il raconte de l’événement : « Je photographie avec frénésie, la nuit tombe, j’épuise mes films, quand cette jeune fille, seule face aux baïonnettes, dessine avec une fleur le symbole de la jeunesse américaine. Cette photo est la dernière de mon film ».
Flower Power, de Bernie Boston
Si ce cliché s’est imposé comme l’image clé du mouvement, on peut retrouver des mises en scène similaires dans d’autres photographies, comme celle de Bernie Boston prise le même jour, où l’on voit un homme boucher les canons des fusils à l’aide de fleurs. Celle-ci est très explicitement nommée…
Pour l’anecdote, Riboud et Kasmir ont eu l’occasion de se croiser près de 40 ans plus tard : alors que Jane Rose Karsmir est en voyage à Londres en 2003, elle se mobilise à nouveau contre la guerre, en Irak cette fois-ci. Cette rencontre est l’occasion d’une nouvelle photographie de Riboud, où Karsmir brandit son propre portrait d’elle.
Analyse de la photographie
La force de la photographie de Riboud est qu’elle repose sur de multiples oppositions. Le photographe y construit de nombreuses dualités pour construire son récit. On peut tout d’abord mentionner la dualité évidente entre la guerre, symbolisée par les soldats et surtout par la focale réalisée sur les baïonnettes, qui s’oppose à la paix symbolisée par la fleur, un chrysanthème, élément central de la scène.
Celle-ci est représentée avec une grande netteté. On peut aussi noter que la fleur charnelle que tient Jane Rose Kasmir répond aux fleurs stylisées présentes sur la robe de la militante : comme une façon de construire une opposition entre la fleur biologique et son symbole.
Au-delà de cette opposition, on peut aussi souligner une dualité entre la solitude de la jeune fille face à la multitude des soldats. N’oublions pas que les revendications du mouvement hippie ne se limitaient pas à la contestation de la guerre, et englobaient aussi la lutte pour les droits civiques et le combat féministe, entre autres.
La naissance du Flower Power et son héritage dans la culture populaire
La poésie comme point de départ
Au-delà de cette photo, le Flower Power s’impose comme l’un des slogans les plus emblématiques du mouvement hippie, et a considérablement laissé son empreinte dans la culture populaire de l’époque. Le point de départ du mouvement est probablement un essai du poète Allen Ginsberg, l’un des plus éminents membres de la Beat Generation, invitant ses lecteurs à transformer les mouvements sociaux en spectacle. Ce manifeste, publié en 1965 alors que Ginsberg enseignait à l’université de Berkeley, est devenu l’acte fondateur du Flower Power.
“Des masses de fleurs – un spectacle pour les yeux – spécialement concentrées sur les lignes de front peuvent être utilisées pour dresser des barricades, peuvent être offertes aux Hells Angels, à la police, aux politiciens, à la presse et aux spectateurs, chaque fois que cela est nécessaire ou bien à la fin de la parade. Il peut être demandé à un nombre important de marcheurs de porter leurs propres fleurs. Les lignes de front seraient organisées et munies d’avance de fleurs”.
Une scène musicale en plein renouveau
Le mouvement a profondément inspiré la scène musicale de son époque. D’une part, on voit émerger une scène folk profondément marquée par le militantisme, à l’image de Bob Dylan ou de Joan Baez qui deviennent de véritables icônes pour la jeune génération, grâce à leurs textes militants et pacifistes.
De l’autre côté du spectre se développent de nouvelles expériences musicales contestataires comme le rock psychédélique, dont Jimi Hendrix est le porte-drapeau absolu. De nombreux groupes deviennent des symboles de cette jeunesse en fleur, dont les Beatles, les Grateful Dead ou encore Jefferson Airplane. Cet engouement culmine avec le festival de Woodstock en 1969, où de nombreux artistes iconiques attachés au mouvement hippie se produisent sur scène.
En France, on trouve un joli clin d’oeil au mouvement Flower Power et à sa scène musicale dans la chanson Le Pouvoir des fleurs de Laurent Voulzy, qui dresse un panorama du credo hippie en présentant la fleur comme l’opportunité de changer le monde.
Une mode vestimentaire qui se réinvente
La mode a été l’un des premiers terrains d’expression de la contre-culture hippie : dans leur critique globale d’une société consumériste, l’industrie textile fut l’une de leurs cibles privilégiées. Selon la chercheuse Elodie Chazalon, qui a étudié les affirmations vestimentaires du courant hippie, c’est avant tout l’authenticité et le naturel qui étaient mis en valeur. “L’authenticité vestimentaire hippie se manifeste d’abord au travers du vêtement comme matière première (matières, tissus, coupes, couleurs, techniques) et au travers d’une symbolique vestimentaire (liberté de mouvement, corps insoumis aux contraintes, rejet des différenciations sexuelles, etc)”.
Du point de vue vestimentaire, l’heure est donc à la décontraction et à l’opposition aux codes traditionnels : les hommes n’hésitent plus à arborer des cheveux longs, comme façon de s’inscrire en opposition radicale avec l’armée, où les cheveux se portaient ras. La nouvelle esthétique psychédélique se caractérise par ailleurs par une abondance de couleurs vives.
La tendance est évidemment à la fleur, qui déploie ses pétales dans les cheveux de la jeunesse, sur les vêtements ou sous forme de motif. A nouveau, Madame Chazalon souligne l’importance des éléments naturels dans la conception Flower Power : “les hippies privilégient les fibres naturelles, les tissus en provenance d’Orient et les modes de fabrication traditionnels (broderie, macramé, tissage), ainsi que le corps nu ou dépouillé d’artifices”. Le fleur était donc à l’honneur non seulement pour sa force symbolique (amour, résistance), que pour le rappel qu’elle opérait avec la nature.
La fleur comme symbole de résistance
Utiliser la fleur comme un symbole politique n’est pas une nouveauté dans les années 60. En effet, la fleur a souvent été associée au pouvoir : on en trouve de nombreux exemples dans les blasons médiévaux, ou de nombreuses familles aristocratiques se plaçaient sous le patronage d’une fleur. On peut citer les quelques exemples célèbres : d’une part la couronne anglaise dont l’emblème est la rose, emblème qui représente encore aujourd’hui la nation anglaise. D’autre part, la famille royale française s’est de son côté associée à l’image de la fleur de lys, emblème royal qui ornait notamment son drapeau. On peut aussi citer l’exemple de la tulipe, qui fut longtemps le symbole de la couronne turque.
La vraie nouveauté du mouvement hippie, c’est que la fleur se charge d’un message de paix, probablement parce qu’elle était avant tout un symbole d’amour. Auparavant, un autre végétal remplissait cette fonction : le rameau d’olivier. En effet, dans l’Enéide, Virgile associe le rameau d’olivier à la déesse Pax. Cette tradition s’est ensuite perpétuée dans les rites chrétiens, notamment à travers le dimanche des rameaux.
Depuis les années 60, c’est donc la fleur qui s’impose comme symbole universel de la paix et comme outil de contestation pacifique. De très nombreuses révolutions et mouvements sociaux. On peut par exemple citer la révolution des œillets au Portugal, en 1974, où les soldats arborent des œillets sur leur veste et dans le canon de leur fusil pour demander la fin de la dictature de Salazar. Nous devons cette image à une restauratrice portugaise, Celeste Caeiro, alors restauratrice, qui faute de mieux donne des œillets rouges et blancs aux soldats pour les soutenir symboliquement dans leur lutte contre la dictature. Par la suite, de nombreux fleuristes portugais l’imitent et propulsent l’oeillet en emblème de l’insurrection.
Celeste Caeiro pour les 50 ans de la révolution des oeillets à Lisbonne en 2024. Crédit photo : Patricia De Melo Moreira/Agence France-Presse
Cet épisode a sans doute très fortement inspiré la jeunesse géorgienne en 2003, puisque celle-ci s’est dressée contre la corruption des élites de son pays, soupçonnées d’avoir truqué les élections législatives. Comme les étudiants américains et les fleuristes portugais, les étudiants géorgiens distribuent des fleurs, des roses donc, aux soldats pour les convaincre de les rejoindre. C’est d’ailleurs une rose à la main que le chef de l’opposition, Mikheil Saakachvili, fait une arrivée triomphale dans l’enceinte du Parlement.
La même année, l’un des artistes contemporains les plus courus, le britannique Banksy, prolonge la filiation entre fleurs et résistance pacifique par sa fameuse oeuvre Rage the flower thrower, qui emprunte à l’iconographie du Flower Power (le nom est d’ailleurs un clin d’oeil au mouvement). Ce graffiti, dont l’original se trouve à Beit Sahour en Cisjordanie, est une invitation explicite à la lutte par les fleurs.
On trouve encore de nombreux exemples de mouvements politiques se plaçant sous le patronage d’une fleur, confirmant la fleur dans son symbole de résistance et de paix. On peut par exemple citer le mouvement des Lys Sauvages en 1990 à Taïwan. La jeunesse étudiante (encore elle) se soulève pacifiquement contre les dérives autoritaires du régime du Kuomintang, jusque-là parti unique du pays. La mobilisation est telle que les autorités sont contraintes d’amorcer une transition démocratique et une grande révision de leur constitution.
En 2014, la jeunesse taïwanaise se soulève à nouveau, cette fois-ci pour exprimer sa crainte des ingérences chinoises sur le pays. Cette fois-ci, c’est le tournesol qui fait office d’emblème ! Par son lien avec le soleil, le tournesol a été choisi par les militants pour symboliser l’espoir et la lumière du renouveau.
En Afrique du Nord, on trouve aussi un écho à cette tradition puisqu’en 2011, les soulèvements populaires en Tunisie ont rapidement été nommés “Révolution du jasmin”, le jasmin étant la fleur emblème du pays. Cependant, de nombreux observateurs remarquent que cette appellation est davantage le fait d’observateurs européens, journalistes comme responsables politiques, soucieux de donner une force symbolique supplémentaire au mouvement.
Chronologie synthétique
1965 : publication du manifeste de Ginsberg
1967 : manifestations contre la guerre du Vietnam et photo de Marc Riboud La Jeune fille à la fleur
1969 : Summer of Love avec le célèbre festival de Woodstock
1974 : révolution des oeillets au Portugal
1990 : mouvement des lys sauvages à Taiwan
2003 : révolution des roses en Géorgie
2003 : Rage the flower thrower de Banksy
2011 : éclatement des Printemps arabes ; révolution du jasmin en Tunisie
2014 : mouvement des tournesols à Taiwan
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.