“Offrir des fleurs, c’est offrir un instant de nature” Lisa, floricultrice en Vendée
Lorsqu’elle était fleuriste, Lisa avait un regret : une forme de standardisation des fleurs proposées aux clients, qui laissait de côtés des centaines de variétés. Avec son mari Alexandre, ils ont donc créé leur propre ferme florale en Vendée, Botanik, où ils tente de cultiver des fleurs autrement.
Bonjour Lisa, votre histoire avec les fleurs commence bien avant l’ouverture de Botanik. Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Oui, mon rapport aux fleurs est très ancien. J’ai été fleuriste salariée pendant quinze ans dans la région nantaise. À côté de mon travail, je cultivais déjà beaucoup de fleurs dans mon jardin, que je vendais parfois à mon employeuse. En parallèle, je confectionnais des herbiers avec des fleurs séchées. On peut donc dire que j’ai toujours été un peu productrice !
J’ai fini par ressentir une forme de frustration, liée à la standardisation des fleurs qu’on trouve généralement dans le commerce. Sur des milliers de variétés possibles, on tournait toujours autour des mêmes fleurs, je trouvais ça dommage. J’aimais mon métier, mais je n’aimais pas être enfermée dans ce cycle. J’avais la chance de travailler avec une employeuse sensibilisée aux fleurs de saison, qui collaborait déjà avec des fermes florales, et ça m’a beaucoup ouvert les yeux.
Je me suis donc formée pour pouvoir produire des fleurs moi-même. J’avais besoin de comprendre l’amont, de sortir du cadre, et surtout de participer à un autre modèle. On s’est installés avec Alexandre en janvier 2023, et on entame aujourd’hui notre quatrième année chez Botanik.
Pourquoi avoir choisi de devenir productrice plutôt que de rester fleuriste ?
Parce que je constatais un manque évident de fleurs françaises, et que je voulais proposer des fleurs qui sortent des sentiers battus. D’ailleurs, je constate qu’il y a un vrai regain d’intérêt pour le modèle de la ferme florale. Beaucoup de fermes florales vendent surtout sur les marchés, pas forcément aux fleuristes. D’autres font les deux, et certaines vendent exclusivement aux fleuristes, ce qui est notre cas. Mais ce n’est pas évident de travailler uniquement avec des fleuristes, car ils ont des exigences élevées et c’est légitime, notamment sur la tenue en vase, la longueur des tiges, l’état impeccable des fleurs qui doivent être sans défaut.
Et puis il y a évidemment l’enjeu de la livraison ; chez Botanik par exemple, nous ne livrons que les fleuristes dont la boutique est très loin de la ferme. La vie de fleuriste est déjà très chargée. Les fleuristes me disent que c’est compliqué d’aller chez le fournisseur au MIN et de se fournir en parallèle chez plusieurs producteurs locaux.
Combien de variétés cultivez-vous ?
On cultive aujourd’hui environ près de 300 variétés. La ferme est divisée en deux grandes parties : la première est dédiée aux vivaces, qui nous apportent beaucoup de souplesse de culture, parce que les vivaces sont très résistantes, notamment en cas de fortes chaleurs. Elles sont très généreuses en rendement et plus résilientes.
La seconde partie est consacrée aux fleurs annuelles, que l’on sème chaque année. Elles demandent énormément de temps de travail, mais elles sont indispensables pour proposer une vraie diversité.
Je choisis les variétés que je cultive sur un critère de bonne tenue en vase, avec de longues tiges, de belles fleurs, mais je cultive aussi des fleurs secondaires, qui vont pouvoir agrémenter les bouquets. J’essaie d’avoir toutes les couleurs à chaque saison, ce qui n’est pas toujours simple.
Je suis aussi très attachée à certaines fleurs sous-estimées, comme le narcisse, qui est un peu l’espèce phare que nous cultivons chez Botanik. C’est une fleur qu’on voit peu et qui présente l’avantage d’offrir une grande diversité de coloris ; et les fleuristes en sont ravis ! Côté vivaces, je recherche des teintes qu’on trouve difficilement sur le marché hollandais : des abricotés, des rosés, des jaunes très pâles. Mon objectif est vraiment de proposer des fleurs qu’on ne trouve pas ailleurs. Je travaille aussi beaucoup de variétés anciennes, sur des fleurs peu commercialisées.
L’avantage de la fleur locale, c’est qu’on peut se permettre de proposer des fleurs qui supportent mal le transport, et qu’on trouve peu dans les circuits traditionnels. Certaines fleurs, comme les cosmos, sont difficiles car difficiles à transporter. Certaines variétés ne sont tout simplement pas chez les hollandais, je pense notamment aux zinnias. D’autres, comme le dahlia, ont des pétales très fragiles, et s’abîment donc pendant le transport : si le pétale subit des frottements, il se couvre d’une trace noir et perd de son éclat, et n’est donc pas vendable. Mais c’est justement là que la proximité prend tout son sens : on coupe la veille et on livre le lendemain, ce qui nous permet de proposer des fleurs qu’on voit moins souvent sur le marché.
Comment est rythmée l’année à la ferme ?
En ce moment avec l’hiver, on est sur le temps le plus calme de l’année, où on s’occupe surtout du désherbage et du rangement de la ferme pour préparer la saison haute. En mars, on commence les semis, et les premières fleurs de printemps arrivent, ce qui ne nous laisse pas beaucoup le temps de nous reposer !
D’avril à début juillet, on plante les annuelles pour assurer une production jusqu’en novembre. L’été est consacré à la coupe et à la livraison. En septembre, on sème déjà pour le printemps suivant.
Comment travaillez-vous avec les fleuristes ?
Je me considère comme une partenaire pour eux, j’ai envie qu’on travaille en équipe. Je veux qu’ils trouvent leur bonheur chez nous. On travaille aujourd’hui avec une douzaine de fleuristes, certains très réguliers, d’autres plus ponctuels. J’ai vraiment envie que le travail avec les fleuristes soit collaboratif, c’est pourquoi je leur envoie tous les ans un questionnaire pour connaître les coloris qu’ils ont envie de proposer à leurs clients et adapter la production en conséquence.
A ce jour, notre production est limitée, et il y a même une liste d’attente : on ne peut pas approvisionner tout le monde avec les fleurs qu’on produit, mais ça montre que notre proposition fonctionne et qu’il y a une vraie attente pour les fleurs locales. Pour accroître un peu notre offre, on s’apprête d’ailleurs à ouvrir une nouvelle zone de culture cette année, ce qui devrait nous permettre d’élargir un peu l’offre, sans perdre en qualité.
Pouvez-vous nous parler de l’engagement éthique de Botanik ?
Notre production de fleurs se fait à 100% en agriculture biologique. L’avantage, c’est que le terrain sur lequel nous nous sommes installés avec Alexandre était déjà en bio depuis vingt ans, ce qui est une vraie chance. Par exemple, on n’utilise que du fumier issu d’une ferme voisine, elle aussi en bio. Les plantes sont nourries avec du lombri-jus produit en agriculture biologique, proposé par une ferme locale située à moins de 15 km de chez nous.
Il n’y a aucun pesticide chez nous, aucun produit issu de la pétrochimie. Sincèrement, je ne comprends pas pourquoi on en utilise autant d’ailleurs. Avec de bonnes pratiques, on peut faire de très belles fleurs sans ça. Pour matérialiser notre cet engagement nous sommes adhérents de l’association les fermes florales bio.
Quelles sont aujourd’hui vos principales difficultés ?
Le climat, sans hésiter. Le vent peut casser les fleurs, même avec des filets de protection. Elles se frottent entre elles, s’abîment. La chaleur est aussi très difficile à gérer. En juin dernier, on a eu trois semaines de fortes chaleurs, ce qui a réduit considérablement les fenêtres de coupe (NDLR : période où la fleur arrive à maturité, et où le moment est idéal pour la couper). Par exemple, sur les mufliers, on est passés de trois semaines de coupe à une seule.
C’est aussi physiquement très éprouvant. On adapte nos journées, on travaille différemment, mais le changement climatique est une réalité quotidienne. Cela dit, les fleurs s’adaptent aussi, parfois mieux que nous.
Pourquoi, selon vous, aime-t-on autant les fleurs ?
C’est une question très large ! Je pense d’abord que c’est parce qu’elles apportent de la couleur dans nos vies. Offrir des fleurs, c’est offrir un instant de nature. On observe la fleur s’épanouir au milieu de la table, jour après jour.
C’est un cadeau éphémère, et je trouve ça beau d’offrir quelque chose qui va retourner au compost. Les fleurs nous reconnectent à la nature, à des choses simples et essentielles.
Qu’aimeriez-vous que le public comprenne mieux sur les fleurs ?
J’aimerais que les gens comprennent comment on produit les fleurs, d’où elles viennent, et ce qu’il se passe avant qu’elles arrivent en magasin. Beaucoup de clients ne connaissent absolument pas le cycle des saisons.
On entend souvent que “les fleurs, c’est cher”, mais derrière, il y a des humains qui travaillent. Quand on montre ce qu’il y a avant la boutique, comment les fleurs sont produites, qui les produit et comment, tout change.
On accueille souvent des clients des fleuristes à la ferme pour des ateliers de cueillette. Ils repartent avec leurs fleurs, et je leur explique chaque technique de récolte en fonction des variétés. Ils comparent avec les fleurs qu’ils trouvent dans leur jardin, sont étonnés, posent des questions. Il y a un vrai échange.
Il y a aussi cette idée reçue selon laquelle les fleurs locales tiendraient moins longtemps. C’est faux, et ces visites permettent de le démontrer très concrètement.
Pour essayer de participer au maximum à la pédagogie autour des fleurs, je propose aussi des ateliers cueillette et des ateliers semis. J’interviens auprès des élèves en BP fleuriste, notamment via l’IA de Nantes, pour expliquer le fonctionnement des fermes florales, les réalités de la production. J’essaie vraiment de semer des graines, au sens propre comme au figuré !
Quel regard portez-vous sur certaines fleurs “mal aimées”, comme le chrysanthème ?
La symbolique des fleurs, personnellement, ça ne me parle pas du tout : : je n’aime pas qu’on enferme les fleurs dans des significations arbitraires. Le chrysanthème, par exemple, est victime de son association avec la Toussaint et la mort, alors que c’est une fleur magnifique, très noble, et très tendance ailleurs, comme au Japon.
Je travaille avec un conservatoire de chrysanthèmes : en gros c’est une association de chrysanthémistes qui préservent des variétés anciennes. L’an dernier, je n’avais qu’une seule bouture d’une seule variété, et aujourd’hui je continue à les multiplier.
Le marché hollandais a pris énormément de place, et beaucoup de variétés anciennes n’ont pas été sélectionnées parce qu’elles n’entraient pas dans les critères du marché. Les variétés hybrides dominent, mais elles sont souvent plus fragiles et plus sensibles aux maladies. La nature, quand on la respecte, est parfois beaucoup plus intelligente que nous.
Sessile envisage une plateforme pour mettre en relation fleuristes et producteurs ; ça pourrait marcher selon vous ?
Les plateformes de mise en relation entre producteurs et fleuristes me semblent être une très bonne idée. Beaucoup de fermes florales ne font pas partie du Collectif de la Fleur Française et manquent de visibilité. Même si le CFF a déjà un annuaire, on peut aller plus loin.
De notre côté, on a déjà trop de demandes, mais je vois bien l’intérêt de référencer l’ensemble des acteurs.
J’ai aussi une proposition un peu choc : il faut changer la date de la Saint-Valentin ! Honnêtement, la Saint-Valentin en février n’a pas beaucoup de sens. C’est en plein cœur de l’hiver, c’est-à-dire au moment où on trouve le moins de fleurs ; on trouve des fleurs du Var, notamment des anémones, des tulipes et des renoncules. Les fleuristes du Sud y ont accès, mais les fleuristes du reste de la France doivent se partager des volumes plus réduits.
La fête des mères est bien placée, à la fin du printemps, début de l’été. Si on voulait être cohérent, la Saint-Valentin devrait peut-être avoir lieu en été.
Un mot pour conclure ?
Pour conclure, nous sommes heureux de faire partie de cette belle aventure qui contribue au renouveau de la filière de la fleur française. De nombreuses fermes florales éclosent partout en France pour répondre à un besoin croissant de fleurs locales et de saison. Chacun produit à sa manière, avec sa sensibilité, son savoir-faire et son engagement. Ensemble, nous pouvons faire grandir une filière florale française vivante, inspirée et solidaire. C’est en valorisant nos différences, en partageant nos expériences et en avançant main dans la main que nous ferons fleurir l’avenir.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.