"C’est un métier physique, exigeant, mais profondément humain" Jeanne, fleuriste à Paris
Jeanne, fleuriste à l’Arbre bleu dans le 5e arrondissement de Paris, pratique le métier depuis bientôt 10 ans. Entre conjoncture difficile et passion du métier, elle évoque sans détour sa vision de la profession, de la création florale et des perspectives d’avenir pour les fleurs.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a menée au métier de fleuriste ?
À la base, j’ai suivi un parcours assez classique et éloigné du monde des fleurs : j’ai fait un master en droit, spécialisé en anglais des affaires. Mais très vite, la monotonie du travail de bureau et des tâches répétitives m’a pesé. Je savais que ce n’était pas fait pour moi.
J’ai donc décidé de me reconvertir. J’ai passé un CAP fleuriste, puis un BP. J’ai eu la chance de travailler dans des contextes très différents, aussi bien pour des lieux prestigieux comme le Ritz que pour de petites boutiques indépendantes. J’ai aussi beaucoup travaillé sur des ateliers événementiels, souvent en atelier plutôt qu’en boutique.
C’est dans ce cadre que j’ai rencontré Karim, qui travaillait alors comme prestataire de livraison. Sur son temps libre, il s’est intéressé aux fleurs en autodidacte. Il est très observateur, curieux, et il a énormément appris simplement en regardant, en testant, en comprenant par lui-même. On a fini par décider de s’associer pour ouvrir L’Arbre Bleu.
Je lui ai transmis beaucoup de choses au départ… et très vite, il m’a dépassée sur certains aspects. C’est aussi ça qui est riche dans notre association.
Pourquoi les fleurs ? Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce métier ?
Quand on ne sait pas trop quoi faire, on s’oriente souvent vers la restauration, parce que c’est un milieu où, avec de la motivation, on peut se faire une place. C’est ce que j’ai fait à un moment de ma vie. J’aimais l’adrénaline, le service client, le fait de répondre à un besoin immédiat, d’être debout, toujours en mouvement.
Ensuite, j’ai cherché un métier qui réunirait cette énergie-là avec un vrai côté créatif. Le métier de fleuriste s’en rapproche beaucoup : il y a des coups de speed, des moments plus calmes, des pics d’activité très marqués selon les heures de la journée et les saisons.
Le matin, le midi, le soir, ce sont des rushs : les gens sortent du travail, profitent de leur pause déjeuner. Et puis il y a les grandes périodes comme la Saint-Valentin, Noël ou la fête des mères. À Noël, par exemple, on est à fond de mi-novembre à mi-décembre, entre les ateliers et les décors. Avec le chauffage, il faut faire les décors assez tard, ce qui concentre encore plus l’activité. Tous les week-ends avant Noël sont des temps forts.
Comment vivez-vous l’évolution du commerce aujourd’hui ?
Aujourd’hui, le commerce est devenu très imprévisible. Il n’y a plus vraiment de règles. On peut cartonner un jeudi et faire un très mauvais samedi. Les habitudes de consommation ont beaucoup changé depuis le Covid.
Le télétravail a profondément modifié les flux. Soit les gens télétravaillent à Paris certains jours et viennent en boutique quand ils ont plus de temps, soit ils prennent leur vendredi et quittent la ville pour le week-end. Et surtout, il y a une vraie baisse du pouvoir d’achat.
Le panier moyen a beaucoup diminué, tout comme la vente de sapins à Noël. Les gens n’ont plus vraiment d’argent. Quand le prix d’une plaquette de beurre devient effarant, on comprend que les priorités changent. Pour les fêtes, beaucoup préfèrent garder leur budget pour la nourriture.
Il y a aussi un climat anxiogène permanent : la crise économique, l’instabilité politique, la guerre dont on parle sans arrêt. Certains clients se préparent, font des stocks “au cas où”. Quand on a de l’argent, on peut en mettre un peu de côté. Quand on est au SMIC, on est obligé d’anticiper autrement. Tout ça a un impact direct sur notre activité.
Quelles sont aujourd’hui vos priorités et vos préoccupations ?
Ma priorité, c’est que l’activité se relance durablement. Pour l’instant, on tient bon, mais on reste très vigilants. Je regarde de très près les nouvelles normes dont on parle, notamment l’éventuelle obligation de porter des gants et des masques.
Honnêtement, je trouve ça absurde. On a déjà des gants en magasin, bien sûr, mais imposer ce type d’équipement peut faire peur à la clientèle. Si on se met à ressembler à des gens qui manipulent un produit dangereux, les clients n’auront plus envie d’acheter des fleurs. La question, c’est : est-ce que ça va devenir obligatoire ? C’est clairement sur la table.
Pour moi, à partir du moment où on sait d’où viennent les fleurs, qui les produit, on sait ce qu’il y a dedans. C’est exactement comme pour l’alimentation. En tant que professionnelle, je sais d’où viennent mes produits. La majorité de mes fleurs sont produites en France, par de petits producteurs, avec très peu de pesticides. Il existe déjà des labels pour s’y référer.
Quel regard portez-vous sur les débats autour des pesticides et des normes ?
On a exactement les mêmes problèmes que dans l’alimentation ou le textile. On impose des normes très strictes en France, et en parallèle, on importe des produits de mauvaise qualité. Ensuite, on culpabilise le consommateur ou le revendeur, alors qu’ils ne sont pas responsables.
Le problème, ce sont les modèles économiques basés sur le volume. Les grandes chaînes ou certains gros indépendants travaillent avec des fleurs très peu chères, vendues à la botte, souvent issues de productions hollandaises. Mais quand on dit “fleur hollandaise”, c’est souvent juste parce qu’elle a transité par là.
Derrière, il y a toute une logique de marché : si demain ces acteurs ne peuvent plus importer ce type de produits, ils se rabattront sur autre chose. Leur modèle économique est basé sur le volume. Et nous, petits commerces, on se retrouve coincés entre deux discours : on nous impose des contraintes, tout en autorisant l’entrée de produits qui ne respectent pas les mêmes règles.
Se défendre uniquement sur les aspects négatifs est, selon moi, une erreur. On arrivera toujours à te dire que ton produit est “mauvais”. Il faut changer de stratégie.
Quelle autre approche vous semblerait plus pertinente pour défendre la fleur ?
Plutôt que de se battre uniquement sur les risques, j’aimerais qu’on mette en avant les bénéfices des fleurs et des plantes. Il existe des études qui montrent que les plantes améliorent le sommeil, la décoration intérieure, qu’elles absorbent l’humidité, qu’elles contribuent au bien-être.
Pourquoi ne pas financer des recherches en psychologie ou en neurosciences pour démontrer à quel point les fleurs améliorent la qualité de vie, le lien social, le bien-être émotionnel ? On sait que près de 70 % des gens ressentent un vrai mieux-être au contact des fleurs.
Mettre en avant une plante “signature”, un top 5 des plantes incroyables, montrer qu’une vraie plante joue un rôle sur le bien-être, sur la qualité de l’air… Là, on apporterait quelque chose de positif, mobilisateur. Défendre la fleur par ce qu’elle apporte, pas seulement par ce qu’elle ne fait pas.
Qu’est-ce qui vous plaît le plus – et le moins – dans votre métier ?
Ce que j’aime, c’est évidemment le côté créatif, mais aussi le fait de travailler un produit noble. Les textures, les couleurs, la matière vivante… C’est extrêmement riche.
En revanche, il ne faut pas idéaliser le métier. Il y a aussi tout le côté plus “ingrat” : la vaisselle, le port de charges lourdes, la manutention. Être fleuriste, ce n’est pas juste faire de jolis bouquets. C’est un métier physique, exigeant, mais profondément humain.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.