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16.02.26

“Notre rapport aux fleurs est lié à notre déconnexion croissante de la nature” Julie Haddad, cheffe de projet chez Fleurs d’Halage

Pour comprendre le sens des fleurs, Sessile fait le tour de France des professionnels, des passionnés, et des universitaires pour savoir ce que les fleurs nous disent. Cette semaine, nous avons échangé avec Julie Haddad, cheffe de projet chez Fleurs d’Halage. Souvenirs d’enfance, anecdotes et poésie, elle nous livre tout de sa passion pour les fleurs !

Bonjour Julie, peux-tu nous raconter ton parcours et la genèse de Fleurs d’Halage ?

Fleurs d’Halage est un chantier d’insertion porté par l’association Halage depuis 2018. Halage est une structure d’insertion par l’activité économique, et la fleur est devenue pour nous un formidable support d’accompagnement. L’idée est simple : aider des personnes éloignées de l’emploi à se remobiliser grâce au travail autour de la fleur, en leur faisant découvrir l’ensemble des activités de la graine au bouquet.

Concrètement, les personnes que nous accompagnons participent à toutes les étapes : semis, culture, récolte, puis transformation en bouquets ou créations florales. Nous tenons beaucoup à ce que les bénéficiaires aient cette vision globale, car elle permet de découvrir la diversité des métiers liés au végétal. Certaines personnes se découvrent une affinité pour le travail au champ, d’autres pour la composition florale ou les tâches plus minutieuses comme la réalisation d’accessoires fleuris. Nous essayons de respecter ces sensibilités, tout en demandant à chacun d’avoir expérimenté l’ensemble du cycle.

Comment est née ta passion pour les fleurs ?

Personnellement, j’adore les fleurs depuis toute petite. J’ai des souvenirs très vifs de mes séjours chez ma grand-mère qui habitait en Provence. On passait des heures dans les champs de lavande. Et je ne m’arrêtais pas là ! Je passais beaucoup de temps à coudre des petits sachets de lavande que j’offrais à tout le monde. 

Plus tard, j’ai un peu perdu ce lien, principalement parce que je vivais en ville. Ça a tout de même fini par me rattraper cette nostalgie de la fleur ! En 2021, j’ai commencé à faire du jardinage dans une association qui crée du lien social dans des jardins solidaires, principalement auprès de publics fragiles. 

J’ai pu tout de suite constater qu’au-delà de son aspect esthétique, le végétal était un formidable outil de transmission de savoir et d’entraide.

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A ce propos, pourquoi Fleurs d’Halage a choisi la fleur comme outil d’insertion ?

Il y a une part très rationnelle à ce choix. Halage accompagne depuis longtemps des personnes vers les métiers du végétal. Le site de Lil’Ô, où se trouve Fleurs d’Halage, est une ancienne friche industrielle : les sols étaient pollués, ce qui rendait le maraîchage alimentaire impossible. En revanche, la fleur ornementale s’y prêtait parfaitement.

Nous avons aussi beaucoup appris grâce à l’expertise de Rustam, ancien salarié en insertion devenu encadrant technique. En Arménie, il cultivait déjà des fleurs sur des sols pollués, et nous a soufflé l’idée de développer une activité floricole. Aujourd’hui, la fleur nous permet à la fois de revaloriser un site, de recréer du sol vivant grâce au travail du sol réalisé principalement de manière mécanique, aux pratiques culturales et au retour de la biodiversité, et d’offrir un cadre de travail extrêmement valorisant.

Travailler avec la fleur, ce n’est pas anodin : c’est un objet beau, sensible. Quand on reste entre six mois et deux ans sur un chantier d’insertion, voir une fleur pousser, la récolter, puis en faire un bouquet que quelqu’un va offrir, c’est extrêmement gratifiant. Une grande partie des salariés en parcours nous disent qu’ils ne se voient plus travailler en bureau, et se projettent dans des métiers manuels, en extérieur. D’ailleurs, près de 70 % des personnes que nous accompagnons poursuivent ensuite dans les métiers du végétal, ce qui est une belle victoire.

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    Tu observes aussi des choses intéressantes autour de la question du genre et de la fleur…

    Oui, très clairement. Il peut y avoir au départ des réflexes un peu genrés : les hommes se dirigent davantage vers le travail au champ, les femmes vers la confection de bouquets. Nous essayons de déconstruire ces préjugés auprès de l’équipe, tout le monde est formé à chaque geste. Certains hommes se découvrent un goût pour des travaux très minutieux, comme la fabrication d’accessoires floraux, et sont eux-mêmes surpris d’y prendre autant de plaisir.

    Sur la question de la consommation, je remarque aussi une vraie frustration : les hommes reçoivent encore très peu de bouquets. À titre personnel, j’offre régulièrement des fleurs à mes amis hommes, et leur réaction est toujours incroyable. Ils sont très touchés. Quand il m’arrive de me promener avec un bouquet dans la rue : plusieurs fois, des hommes m’ont dit en plaisantant « il est pour moi ce bouquet ? ». Il y a clairement une envie, mais encore quelques freins sociaux.

    Pourquoi, selon toi, s’offre-t-on des fleurs ?

    Pour célébrer la beauté de la vie, tout simplement. Personne ne trouve les fleurs moches. C’est quelque chose de très universel, comme un beau paysage. Je pense aussi que notre rapport aux fleurs est lié à notre déconnexion croissante de la nature. Les personnes qui vivent à la campagne ont souvent moins besoin d’acheter des fleurs : elles y ont accès autrement.

    Aujourd’hui, beaucoup de gens ne savent plus identifier les fleurs, ne connaissent pas les variétés ni leur saisonnalité. Les personnes de plus de 50 ans reconnaissent souvent les fleurs, là où les plus jeunes sont parfois perdus. Lors des visites, ateliers ou événements que nous organisons, on voit très bien ces écarts de connaissance, et ils sont aussi assez genrés : les femmes connaissent en général mieux les fleurs que les hommes.

    Sur les marchés, je vois souvent des hommes hésiter, manquer de confiance pour choisir un bouquet. Je leur dis toujours : faites-vous confiance ! Tout le monde a un sens esthétique.

    Quel est ton regard sur la symbolique et le langage des fleurs ?

    Je ne fais pas particulièrement attention au langage des fleurs dans mon travail quotidien, car certaines symboliques ont parfois desservi des fleurs, comme le chrysanthème, qu’on associe à la mort. En revanche, dans mon travail d’écriture, je m’y plonge beaucoup plus. J’écris régulièrement des poèmes autour des fleurs, et j’ai publié un recueil intitulé “Une saison en fleurs”.

    Dans ce cadre-là, je m’intéresse énormément à la symbolique, à l’origine des fleurs, à leur histoire, à la mythologie. C’est par cette approche croisée que je compose mes poèmes. Quelques petites anecdotes : je me suis beaucoup inspirée du mythe de Narcisse dans mon poème sur la fleur du même nom par exemple. Et au cours de mes recherches, j’apprends des choses parfois plus étonnantes. 

    Par exemple, j’ai appris que la renoncule a des propriétés bien particulières, dont on se servait de manière assez drôle au Moyen-Âge : certains mendiants s’en badigeonnaient la peau pour provoquer des réactions cutanées et ainsi susciter la pitié… et obtenir plus d’argent de la charité des passants ! Voilà un bien curieux usage des fleurs.  

    Ce que j’aime, c’est raconter d’où vient une fleur, ce qu’elle nous dit, au-delà de son simple aspect décoratif.

    Qu’aimerais-tu que le public comprenne mieux sur les fleurs aujourd’hui ?

    La saisonnalité, avant tout. Beaucoup de gens ne réalisent pas que les fleurs ont un rythme de vie, des préférences, des saisons. Il m’est arrivé qu’on me demande des pivoines en février, en octobre alors que c’est une fleur qui arrive fin mai / début juin en Ile-de-France. Il est possible de trouver n’importe quelle fleur à n’importe quelle saison avec les fleurs importées et les gens s’y sont habitués. Tout ceci accentue le phénomène de déconnexion avec le cycle de la nature.

    Pour moi, une belle fleur, c’est une fleur locale, que je peux garder une semaine, et qui sent !. Quand j’étais enfant, je voyais des fleurs chez Interflora, et je les trouvais magnifiques. Maintenant que je travaille dans ce domaine et que je suis entourée de fleurs et que je peux observer leur cycle de vie, je vois tout de suite la différence : elles sont plus petites, moins odorantes… et moins belles tout simplement !   

    Ces fleurs, je trouve, nuisent à la filière, parce qu’elles découragent certaines personnes d’en acheter. Aujourd’hui, on ne fait plus la différence entre une fleur qui a transité pendant 2 semaines dans un frigo, qui a été forcée avec de la lumière artificielle ou du chauffage, bourrée de pesticides,  et une fleur locale qui a poussé au naturel : c’est triste…

    Un dernier mot pour conclure ?

    La fleur est profondément inspirante. Elle donne envie de cultiver, de composer, de dessiner, d’écrire. Chez Fleurs d’Halage, nous essayons de faire dialoguer tous ces rapports sensibles : la production, l’insertion, l’art, la poésie. L’un de nos collègues en insertion a d’ailleurs illustré mon recueil de poèmes.

    Tout se répond. Et tout part de la fleur, de cet objet initial de contemplation, simple et pourtant extraordinairement riche.

    Est-ce que tu peux nous citer l’un de tes poèmes pour finir ?

    Bien sûr, en voici un, de saison, que j’ai intitulé « Mignardise de Renoncule » : 

    Fleur gourmande
    Tes pétales de beurre
    Tel un millefeuille aux amandes
    Je te croque avec bonheur

    Tu es un gros bonbon
    Parfumé à la rose
    Ton cœur de calisson
    Est le gâteau sur la cerise

    Impatiente friandise
    Tu me regardes avec ton bouton d’or
    Jusqu’à éveiller ma gourmandise
    Je craque et te dévore !

    Tu me rends boulimique,
    Serais-tu une fleur toxique ?
    “Tout est poison, rien n’est poison,
    C’est la dose qui fait le poison”

    Qui sommes nous ?

    Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.