“Un dahlia, c’est la perfection même” Christine, productrice de fleurs chez Joyeuses
Cette semaine, nous avons rencontré Christine, productrice de fleurs et fondatrice de la ferme florale Joyeuses à proximité de Rennes. Très engagée dans la culture de fleurs biologiques, Christine détaille les alternatives qu’elle met en place pour se passer d’intrants chimiques, et évoque son amour pour la perfection des fleurs.
Bonjour Christine, pouvez-vous nous raconter comment vous en êtes arrivée aux fleurs ?
La fleur a toujours fait partie de mon environnement, même si je ne viens pas du monde agricole. J’étais architecte auparavant. J’ai eu un parcours de vie fait de déménagements, de concours de circonstances, et à un moment je me suis posé une question très simple : qu’est-ce que j’ai vraiment envie de faire ? Plus jeune, je me rappelle que j’aurais aimé être soit médecin, soit horticultrice.
Aujourd’hui, je suis floricultrice depuis quatre ans chez Joyeuses, ma ferme florale. Mon quotidien, c’est faire pousser des fleurs et réussir à les vendre. C’est un travail très concret, presque comptable : on sème, on cultive, on cueille, on récolte… et il faut vendre vite.
Je produis principalement des tulipes en début de saison. En milieu d’année, je cultive beaucoup de fleurs bisannuelles. Les dahlias sont un énorme coup de cœur — j’en cultive une cinquantaine de variétés. J’ai aussi une vingtaine de variétés de tulipes, du lisianthus, et j’essaie de nouveau de cultiver quelques variétés de chrysanthèmes.
Au total, je cultive environ 350 références. Je fais évidemment beaucoup de tests, et beaucoup d’observation. C’est aussi ça, le métier.
Pouvez-vous nous donner votre point de vue sur les fleurs françaises ?
“Fleurs françaises”, ça ne veut pas dire grand-chose en soi. Ce n’est pas une garantie environnementale, ni un gage de qualité de la fleur vendue. Comme en agriculture de manière générale, la seule vraie garantie aujourd’hui selon moi, c’est la filière biologique. Elle implique une traçabilité, des pratiques encadrées, et surtout de se passer totalement des intrants chimiques.
Le discours ambiant consiste à dire que le local, c’est forcément vertueux. Ce n’est pas vrai si on continue à traiter massivement les fleurs qu’on fait pousser. Le débat est le même que dans l’agriculture alimentaire, la différence se fait entre les agriculteurs conventionnels et ceux qui produisent en bio.
Le vrai sujet, c’est donc la question des pesticides. Bien sûr, on peut citer d’autres aberrations comme les trajets non nécessaires, comme toutes ces fleurs produites en Bretagne qui transitent vers Aalsmeer avant de revenir ici. Mais n’oublions pas le problème fondamental.
Tous les produits phytosanitaires qu’on met sur les plantes, on les retrouve ensuite dans les sols, dans l’eau, dans les nappes phréatiques — parfois trente ans plus tard. Ce qu’on épand aujourd’hui, on le retrouvera demain. C’est l’argument premier pour défendre une agriculture biologique : elle n’abîme ni la terre, ni nos ressources.
De nombreux fleuristes semblent inquiets de l’exposition aux pesticides…
Les fleuristes ont raison de s’inquiéter. Ils travaillent dans des petits locaux, souvent peu ventilés, ils touchent et inhalent ces produits toute la journée. C’est un micro-carnage sanitaire. En agriculture conventionnelle, aucun agriculteur ne traite sans cabine, sans masque ou combinaison. Le fleuriste, lui, est exposé en permanence.
Un consommateur manipule des fleurs ponctuellement, et une fois qu’il les a touchées, il va les mettre dans une vase, le risque est donc limité. Le fleuriste, en revanche, c’est tous les jours, toute la journée. C’est dramatique. Je ne serais pas étonnée qu’on découvre un jour un scandale sanitaire majeur dans la filière, et ça a d’ailleurs déjà commencé.
Il faut dire pourquoi on arrose massivement les fleurs de ces produits chimiques : c’est pour faire tenir la fleur plus longtemps, qu’elle fleurisse plus rapidement, bref on la dope ! Pourtant, je tiens à rappeler aux fleuristes une réalité : une fleur non traitée tient souvent mieux en vase. Les clients qui viennent m’acheter des fleurs, je les vois moins souvent mais pour une bonne raison : les fleurs qu’ils m’achètent tiennent longtemps en vase.
Comment sont produites les fleurs en agriculture biologique ?
Le choix que j’ai fait est très simple : aucun traitement chimique, et mes fleurs sont certifiées bio. Pour moi, cultiver autrement n’est même pas une option, c’est une nécessité.
Je fais le désherbage à la main. J’ai des tunnels, mais ils sont ouverts. On peut traiter les fleurs avec des solutions parfaitement naturelles comme de l’eau, du savon noir, un peu de cuivre, du soufre. Quand une fleur est trop malade, je l’arrache, c’est aussi simple que ça. Ce sont des annuelles pour la plupart, pas des arbres de cinquante ans, donc il ne faut pas avoir de scrupule.
Il faut aussi jongler avec la rotation des cultures pour ne pas appauvrir les sols et limiter les maladies. Plus les années passent, plus on est confronté à ces risques, mais ce n’est pas insurmontable. Il faut de la rigueur, de l’observation, du temps.
Je terminerai sur ce sujet en disant que pour moi il est essentiel d’aller au bout du raisonnement en matière d’agriculture biologique : si on veut produire en bio, il faut être cohérent et obtenir la certification qui l’atteste.
À qui vendez-vous vos fleurs ?
Je travaille avec une vingtaine de fleuristes locaux, et mes fleurs sont aussi disponibles en Biocoop. Je livre très peu : ce sont les fleuristes qui viennent directement à la ferme. Donc peu d’intermédiaire.
C’est essentiel économiquement. Aujourd’hui, sur une fleur vendue, environ trois quarts du prix vont au fleuriste et un quart au producteur. Peu de productions agricoles subissent un tel écart. Quand la fleur passe par un grossiste, le producteur est payé encore moins.
Si on veut produire de la fleur en France, il faut que les producteurs puissent en vivre.
Voyez-vous émerger de nouveaux modèles ?
Oui, clairement. De plus en plus de floriculteurs vendent en direct et savent aussi faire des bouquets. Le mouvement est là. Le fleuriste reste un intermédiaire essentiel, mais c’est un métier sous tension, débordé, avec des habitudes difficiles à faire évoluer.
Pour que les fleuristes changent, il faut que leur clientèle change. Ce sont des commerçants : à partir du moment où les clients demandent du local, du non traité, ils s’adapteront.
Après je ne jette pas la pierre à toute la profession, car je sais que beaucoup de fleuristes font l’effort de regarder du côté de la production locale et de la production bio, et sont capables de proposer entre 70 et 100 % de fleurs françaises, et prennent des décisions fortes comme celle de ne pas proposer de rose à la Saint-Valentin.
Que vous évoque le sens des fleurs ?
La fleur est profondément inspirante. J’ai toujours sur mon bureau un livre intitulé Fleurs : Explorer le Monde floral. Il met en regard des œuvres anciennes et contemporaines inspirées par la fleur. C’est une source d’inspiration immense pour moi, et je vous recommande vraiment de le lire.
Je vais rappeler une évidence : la fleur, c’est beau. Il ne faut jamais l’oublier. En agriculture, on est censé nourrir les gens. Moi, je pense que la fleur nourrit aussi. Un bouquet sur une table de cuisine, ça fait du bien. Ça nourrit autrement. La fleur c’est un privilège, c’est un luxe, qui devrait être accessible à tous. Faire du beau un bien commun, tout un programme !
Dans “paysan”, il y a “paysage”. Les agriculteurs sont censés faire le paysage. Un champ de fleurs, c’est magnifique. Les gens qui passent devant ma ferme s’arrêtent pour me le dire. Offrir un bouquet, ça donne de la joie, du bonheur. Mon travail, c’est de faire du beau et de donner de la joie.
Qu’aimeriez-vous que le public comprenne mieux sur les fleurs ?
Qu’il faut se détacher des intrants chimiques qui nous rendent malades. L’agriculture biologique est possible, même pour la fleur, si on s’en donne les moyens. Il faut respecter les saisons.
J’aimerais aussi que les clients osent poser des questions à leurs fleuristes : d’où vient la fleur ? Comment a-t-elle été produite ? Les fleuristes sont débordés, sous pression, mais ils évoluent quand leur clientèle évolue.
Un dernier mot pour conclure ?
Oui, je voudrais redire tout mon amour pour la fleur, qui pour moi est d’une perfection étourdissante. Un dahlia, par exemple, géométriquement c’est la perfection même, je trouve ça tout simplement incroyable.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.