“Faire un bouquet, ce n’est pas juste prendre des fleurs et les assembler” Lucie Perrier, formatrice en art floral à Nantes
Cette semaine, nous avons rencontré Lucie Perrier, fleuriste et formatrice en art floral à Nantes. L’occasion pour nous d’en apprendre plus sur les études qui mènent au métier de fleuriste, les différents styles de compositions, et comment se perpétue le savoir-faire des artisans fleuristes !
Bonjour Lucie, pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Mon parcours a été assez vite tracé puisque j’ai grandi dans les fleurs; mon père était horticulteur, ma tante fleuriste. Consciente des réalités et des exigences du métier, j’ai poursuivi mes études jusqu’au baccalauréat, puis un cap et un BP fleuriste. Cette progression m’a permis de construire des bases solides tant techniques que professionnelles.
Pendant mon BP, je me surprenais souvent à penser que j’aimerais être de l’autre côté, à la place des formateurs. La relation, la transmission, le dialogue avec les élèves me passionnaient déjà beaucoup.
Pourquoi avoir choisi l’enseignement plutôt que la boutique ?
Après plusieurs années de pratique en boutique notamment dans le nord de la France, j’ai ressenti le besoin de donner une autre dimension à mon métier. Un jour, un client m’a parlé d’un poste de formatrice qui s’ouvrait dans un lycée professionnel. J’ai tenté ma chance, et c’est ainsi que je suis devenue formatrice.
Être formatrice, ce n’est pas simplement avoir de l’expérience professionnelle. Il faut aimer transmettre, avoir le sens de la pédagogie, de la bienveillance, de l’écoute. C’est un vrai métier en soi. Il faut animer un groupe, créer un cadre rassurant, donner envie d’apprendre. C’est pour cette raison que j’ai passé plusieurs diplômes pour approfondir mes techniques pédagogiques: une licence sciences de l’éducation et un diplôme d’état formateur d’adultes.
Qu’enseignez-vous à vos élèves ?
En formation de fleuriste, il y a principalement deux facettes : un aspect qui repose sur la connaissance de la fleur et de l’art floral, et un autre qui enseigne le volet commercial du métier. Moi, j’enseigne principalement la pratique florale, et un peu de botanique.
Sur la partie artistique, je collabore étroitement avec la professeure d’arts appliqués. Par exemple, nous avons proposé à nos élèves de travailler un projet autour de l’art égyptien qu’ils avaient étudié en art. Les élèves commencent par concevoir un moodboard (NDLR : projet visuel qui permet de définir la couleur, les textures et l’ambiance d’un projet créatif), comme le ferait un styliste. Ils réfléchissent aux textures, aux couleurs, aux matières, puis traduisent tout cela en composition florale.
Dans le cadre de leur projet sur l’art égyptien, ils ont eu beaucoup d’imagination et ont conçu des colliers, des bijoux, des plastrons inspirés de l’époque. Sur 24 élèves, il n’y avait pas deux compositions qui se ressemblaient, et chacun a livré une interprétation du sujet qui lui était vraiment personnelle.
Comment définissez-vous la pratique de l’art floral ?
L’art floral, c’est avant tout l’association des fleurs, des formes et des couleurs. L’objectif de notre formation, c’est que les élèves repartent avec toutes les bases. Il existe des codes de couleurs pour créer des harmonies, des équilibres.
On leur enseigne aussi l’usage des fleurs en fonction de leur valeur : certaines sont rondes, d’autres jaillissantes. Si on veut un bouquet rond, on choisit évidemment des fleurs rondes. Pour un esprit champêtre, on va vers des fleurs jaillissantes, et on ajoute du branchage pour recréer une impression de nature.
On enseigne trois grands styles en formation de fleuriste :
1) Le style décoratif, très majoritaire puisqu’il occupe près de 90 % de la formation, avec une profusion de fleurs, des formes structurées comme les bouquets ronds ou les compositions de deuil.
2) Le style linéaire, plus épuré, proche visuellement de l’ikebana, où chaque tige a un sens, une direction, une dynamique. On y utilise peu de fleurs, et on va jouer sur la forme des tiges pour créer de l’asymétrie. Pour ce faire, on utilise des fleurs dont les tiges sont malléables comme le calla ou l’anthurium.
3) Le style végétatif enfin : c’est le moment où l’on ouvre sa fenêtre et où on contemple la nature ! Il consiste à recréer un fragment de nature, sans mousse, sans fil de fer, parfois sur une simple écorce. Ce sont des compositions qui se prêtent mal à un usage commercial, mais travailler avec ces contraintes représente une formidable ouverture d’esprit pour les élèves, qui peuvent ensuite se servir ce cette créativité pour imprégner leur travail.
Comment abordez-vous les questions de production et d’environnement dans la formation ?
Ce sont des aspects que nous essayons de prendre en compte dans les formations, principalement en BP. Nous accueillons beaucoup de personnes en reconversion, plus âgées, déjà sensibilisées aux enjeux environnementaux, et sont donc très en demande d’information sur la fleur française par exemple.
Pour sensibiliser les aspirants fleuristes aux enjeux de production, nous organisons des interventions de producteurs, comme Lisa de la ferme Botanik, qui apporte son expertise en matière de botanique. On organise aussi régulièrement des visites de fermes florales, et des rencontres avec des fournisseurs qui expliquent comment ils s’approvisionnent. En BP, nous essayons vraiment de faire en sorte que les élèves se posent les bonnes questions : d’où viennent les fleurs ? pourquoi ? Comment faire autrement ?
Du point de vue de la formation, nous essayons de travailler au maximum avec des fleurs locales. C’est parfois compliqué d’avoir des fleurs locales toute l’année. En hiver, on apprend à travailler autrement : des tulipes de région, des plantes, de la fleur séchée. Et surtout, on apprend à patienter au fil des saisons.
Qu’est-ce qui vous semble aujourd’hui manquer dans la formation ?
Il existe un décalage entre l’évolution actuelle du métier de fleuriste et le référentiel de formation, notamment en CAP. Certaines réalisations comme le bouquet monté-remonté demandée lors de l’examen ne correspondent pas toujours aux pratiques rencontrées en boutique aujourd’hui. Néanmoins, cette étape demeure essentielle, car elle permet d’acquérir les bases indispensables à la profession: quand on construit une maison, il faut commencer par les fondations.
Le BP, en revanche, a beaucoup évolué. On va davantage vers des techniques sans mousse florale, où l’on donne davantage de place à l’expression artistique. On pose des questions comme : qu’avez-vous envie de dire ? qu’est-ce que vous ressentez ? On laisse libre cours à la créativité. Pour reprendre la métaphore de la maison, c’est plutôt l’étape de décoration de l’intérieur !
Justement, pour donner l’envie à nos élèves de CAP de continuer leur parcours et d’étoffer leur palette artistique, nous les encourageons à participer à des concours comme le Meilleur Apprenti de France, les WorldSkills, ou Florevent à Nantes. D’ailleurs, nous avons la fierté d’envoyer l’une de nos apprenties aux Worldskills « Parcours Plus » de Helsinki en 2027!
Quel regard portez-vous sur la filière aujourd’hui ?
J’ai l’impression qu’on est encore entre deux mondes. En matière d’approvisionnement, il faut être réaliste, il n’y a pas encore assez de fermes florales pour satisfaire tout le monde. Il faudrait vraiment que le réseau de producteurs locaux s’étoffe.
Pourtant, on assiste parfois à des absurdités : certaines fleurs produites en France continuent de faire le trajet jusqu’à Aalsmeer avant de revenir en France, notamment pour des raisons de volume et de rentabilité.
Les producteurs ont aussi besoin de vendre en quantité pour éviter les invendus, il faut le comprendre. Tout le monde doit faire un effort. En tant que centre de formation, on essaie de travailler le plus local possible, mais on a besoin de volumes importants, et le prix reste un facteur déterminant.
Qu’aimeriez-vous que le public comprenne mieux sur les fleurs ?
Que faire un bouquet, ce n’est pas juste prendre des fleurs et les assembler. Il y a une âme derrière, un geste, un savoir-faire. On crée en fonction de ses envies, de ses humeurs, de la personne à qui l’on s’adresse. Le fleuriste est un artiste.
Associer les fleurs, relève d’un véritable savoir-faire. Si je mets une fleur très vaporeuse, je peux choisir d’en placer une plus structurée, comme un dahlia afin d’équilibrer la composition. Chaque végétal est choisi avec intention.
Un dernier mot ?
En apprentissage, le formateur occupe une place centrale : il accompagne, guide et fait le lien entre l’entreprise et l’apprenti. Cette relation tripartite repose sur la confiance, l’échange et une passion partagée pour le métier. C’est cette collaboration qui permet à l’apprenti de se construire professionnellement et de s’épanouir dans un métier exigeant mais profondément enrichissant.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.