“Il faut transmettre au public la compréhension des cycles naturels” Gisèle Croq, ingénieur au Jardin du Luxembourg
Ingénieure au Jardin du Luxembourg, Gisèle Croq œuvre chaque jour à préserver et faire évoluer l’un des jardins les plus emblématiques de Paris. Entre respect du patrimoine, conservation de collections végétales historiques et adaptation aux usages contemporains, elle nous raconte son métier et sa vision du rôle fondamental du végétal dans la ville.
Pouvez-vous nous raconter l’histoire de votre passion pour le monde végétal ?
Je suis Gisèle Croq et je suis ingénieur horticole au Jardin du Luxembourg. Ce qui m’a menée vers le métier que j’exerce aujourd’hui, c’est une conviction très profonde : la nature est indispensable à l’être humain. Nous en sommes largement privés lorsque nous vivons en ville, et je suis intimement convaincue que tous les aménagements collectifs qui permettent de remettre de la nature dans la vie des urbains sont bénéfiques pour notre société.
J’avais envie d’exercer un métier qui ait du sens, un métier dont on voit concrètement le résultat. Je ne voulais pas rester dans quelque chose de trop théorique. Travailler dans les jardins publics s’est imposé assez naturellement : quoi de mieux qu’un jardin pour constater les fruits de son travail ? J’étais aussi très attirée par la dimension esthétique ; j’avais envie de travailler dans le beau.
Quand je suis arrivée à Paris, le Jardin du Luxembourg a provoqué sur la jeune provinciale que j’étais alors un effet considérable. Trouver un jardin aussi extraordinaire, aussi riche, en plein cœur de la ville, m’a profondément marquée. Quelques années plus tard, lorsque j’ai acquis suffisamment d’expérience professionnelle, j’ai décidé de tenter ma chance. Les étoiles étaient alignées !
Pouvez-vous nous parler du jardin du Luxembourg ?
Le Jardin du Luxembourg est un jardin historique, et il est traité avec tout le respect que cela implique. Quand on travaille ici, on s’efface derrière lui. On met de côté ses préférences personnelles pour se mettre au service d’un objet extrêmement abouti, même s’il peut paraître parfois un peu rétro.
C’est une trace de notre histoire, de notre culture, de notre manière d’envisager la nature. Mon travail consiste à accompagner le jardin dans sa préservation, mais aussi dans sa mutation : l’adapter sans le pervertir, pour qu’il reste un jardin public vivant, capable d’accueillir les pratiques et les attentes des publics contemporains, tout en demeurant une pièce fondamentale de patrimoine.
Aujourd’hui, mon métier s’est élargi. Je ne travaille plus seulement sur l’aménagement des espaces verts, mais aussi sur des problématiques que je n’avais pas anticipées au départ : la gestion de collections végétales, la production végétale, le fleurissement, la réception, ou encore les fleurs coupées.
Comment le jardin exprime-t-il notre rapport à la nature ?
Le Jardin du Luxembourg est un objet unique, parce qu’il propose deux visions très différentes du jardin, et donc de la nature. D’un côté, il y a la partie à la française, avec ses grands parterres géométriques, parfaitement maîtrisés, architecturés, où rien ne dépasse. C’est une nature mise en scène, contrôlée, presque monumentale, qui évoque l’idée de la capacité de l’homme à maîtriser son environnement.
Dès que l’on s’éloigne de cette partie centrale, on entre dans des zones à l’anglaise, où le propos est totalement différent. Là, on est dans une nature idéalisée, un paradis imaginaire : une nature reconstruite, mais qui cherche à donner l’illusion du naturel. Le jardin offre donc ces deux facettes : une nature domestiquée, tirée à quatre épingles, et une nature plus libre en apparence, mais tout aussi pensée.
Le Jardin du Luxembourg joue aussi un rôle important dans la préservation du patrimoine végétal. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Oui, nous conservons plusieurs collections végétales historiques, dont deux collections labellisées par le CCVS (NDLR : Conservatoire des Collections végétales spécialisées). La première est une collection d’intérêt national d’orchidées du genre Paphiopedilum. Ce sont des variétés anciennes, souvent issues d’hybridations du XIXe siècle, qui ne sont plus cultivées aujourd’hui. Elles sont très difficiles à multiplier, ont des cycles de culture longs, et ne sont pas adaptées à une production commerciale à grande échelle.
Nous conservons également une collection fruitière exceptionnelle de pommiers et de poiriers de variétés chartreuses. C’est un verger conservatoire de plus de 1 000 arbres, représentant environ 600 variétés de pommes et de poires. C’est un héritage historique considérable.
D’où vient cette vocation horticole du jardin du Luxembourg ?
C’est en grande partie le fruit de l’histoire. Le Sénat s’est installé dans un ancien palais royal, qui disposait déjà d’un jardin. Ce qui a été déterminant, c’est que le palais et le jardin ont toujours été considérés comme un ensemble. Les jardiniers ont été au service de l’institution, ce qui a permis une grande continuité.
Après la Révolution, il y avait une vraie ambition nationale autour de l’horticulture. Certaines personnalités politiques, comme Chaptal, étaient profondément convaincues qu’il fallait structurer et faire progresser l’horticulture française. Le Jardin du Luxembourg est alors devenu un lieu de formation, d’expérimentation et de diffusion des savoirs : collections de vignes, d’arbres fruitiers, pépinière impériale pour former les futurs arboriculteurs…
Le Jardin du Luxembourg s’est d’ailleurs montré pionnier dans de nombreux domaines, et celui qui me vient à l’esprit est l’apiculture. C’est précisément ici qu’a été développée une technique de récolte du miel qui permettait aussi de préserver les ruches. D’ailleurs, le jardin abrite toujours un rucher école à ce jour.
Quelle place occupent aujourd’hui les fleurs dans le jardin du Luxembourg ?
La fleur occupe une place très importante évidemment, et c’est un choix assumé, même s’il peut sembler un peu rétrograde. Beaucoup de collectivités ont fait d’autres choix, mais nous avons la chance de disposer encore des moyens nécessaires pour maintenir un fleurissement constant, qui participe grandement à la popularité du jardin auprès de nos différents publics.
Ce n’est pas un modèle particulièrement écologique, et c’est un vrai sujet de réflexion pour nous, mais le fleurissement fait partie de l’identité du jardin. La débauche de fleurs dans la partie à la française, très spectaculaire, est extrêmement appréciée par les visiteurs, d’autant plus que ce type de jardin très fleuri devient rare.
Lorsque l’on parle d’un objet historique comme le Jardin du Luxembourg, le fleurissement, avec son aspect opulent et majestueux, fait pleinement partie du spectacle. Je trouverais dommage d’assécher cet objet en faisant disparaître complètement la fleur.
Le Jardin du Luxembourg a aussi une activité de fleuristerie. Comment travaillez-vous la fleur coupée ?
Nous avons un atelier qui travaille la fleur coupée pour les réceptions du Sénat. Nous avons développé un style très spécifique : l’idée n’est pas de faire des compositions qui croulent sous les fleurs, et nous cherchons plutôt à évoquer la nature de manière poétique.
Nous travaillons beaucoup avec des feuillages, du bois, des souches, des brindilles, des matériaux naturels. La fleur intervient comme un point d’orgue, une touche de couleur ou de texture, mais elle ne prend jamais totalement le dessus. L’objectif est d’évoquer des paysages, des saisons, des sensations, et non de faire de la fleur un simple élément décoratif.
Quel regard portez-vous sur la mondialisation du marché de la fleur ?
Nous la subissons, comme tout le monde. Nous ne produisons plus de fleurs coupées au Jardin du Luxembourg : nous produisons uniquement des feuillages et des branchages. Pour les fleurs, nous nous approvisionnons à Rungis, comme le ferait un fleuriste, une fois par semaine. Nous sommes dans ce contexte davantage guidés par une logique d’efficacité dans les achats que par une logique de provenance.
Nous avons été témoins de la disparition progressive des producteurs locaux. Il y avait autrefois au MIN une zone dédiée aux producteurs français, avec leurs propres boutiques. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Nous faisons donc avec ce que nous trouvons à Rungis, en sachant très bien d’où viennent les fleurs. Nous n’avons pas développé de filière spécifique pour produire de la fleur française, et n’avons pas non plus ajouté cette contrainte à notre cahier des charges.
C’est un fait, c’est tout le secteur horticole en Île-de-France qui disparaît peu à peu, et pas uniquement la fleur coupée. Des établissements horticoles ferment, des petites entreprises disparaissent. La filière est en grande difficulté, et c’est quelque chose qui me désole profondément, car j’y suis très attachée en tant que paysagiste de formation.
Je pense que les Français sont très peu au fait de ce qu’est une plante, une fleur, un jardin. Il faut transmettre au public la compréhension des cycles naturels, pour que la plante ne soit plus vue comme un simple objet de consommation.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.
