"Entre la création d’une variété de rose et sa commercialisation, il s’écoule entre 10 et 12 ans" Daniel Boulens, président de la Société Française des Roses
Pour comprendre le sens des fleurs, nous avons rencontré Daniel Boulens, ingénieur agronome, ancien Directeur des Espaces Verts de la Ville de Lyon et président de la Société Française des Roses, dont l’objet est de promouvoir le savoir sur les rosiers de jardin et de garantir l’excellence de la création de nouvelles variétés par le biais de concours. Histoire de la rose, croisements de variétés, différences fondamentales entre marché de la rose coupée et marché du rosier de jardin… Petit tour d’horizon sur l’une des fleurs préférées des Français.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et l’histoire de la Société Française des Roses ?
Je m’appelle Daniel Boulens, je suis agronome de formation ; j’ai, entre autres, été directeur des jardins et espaces verts de la ville de Lyon. J’ai aussi beaucoup contribué à la politique “0 phyto” mise en place dans les espaces verts de la ville et en France. Je suis désormais à la retraite, mais je continue à donner des conférences un peu partout dans le monde. Désormais, je suis président de la Société Française des Roses et de l’association des Roses Anciennes en France.
La Société Française des Roses est une institution historique dont les racines remontent au XIXe siècle. Elle a été créée en 1896, avant même la loi de 1901 sur les associations, ce qui explique qu’on parle de “société” et non d’association. Elle est établie à Lyon, ce qui est assez rare pour ce type de structure d’envergure nationale, souvent très centralisée à Paris.
À l’origine, elle faisait partie de la Société Lyonnaise d’Horticulture, fondée en 1844. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, Lyon était un centre mondial de la production horticole. La filière de la rose y était particulièrement développée. Les rosiéristes ont ressenti le besoin de se singulariser par rapport aux autres professionnels de l’horticulture, et de créer une structure dédiée : c’est ainsi qu’est née la Société Française des Rosiéristes, qui a évolué ensuite en Société Française des Rosiers.
Alors qu’elle était réservée aux professionnels de l’horticulture, la société s’est progressivement ouverte aux amateurs après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, nous comptons près de 250 adhérents : un tiers sont des professionnels de la rose – pépiniéristes, obtenteurs, fleuristes – et les deux tiers sont des amateurs passionnés.
Quelles sont aujourd’hui les missions de la Société Française des Roses ?
Elles sont multiples. D’abord, promouvoir le rosier de jardin, qui est au cœur de notre action. Ensuite, accompagner l’évolution du rosier en tenant compte des enjeux environnementaux : travailler sur des rosiers plus résistants, plus adaptés aux changements climatiques ainsi qu’aux nouvelles attentes des clients, plus faciles à entretenir et moins dépendants des traitements.
Nous organisons à cette occasion le Concours International des Roses Nouvelles de Lyon, qui existe depuis 1931, et qui a une visibilité mondiale. C’est un événement majeur pour tous les professionnels et les amateurs de rosiers du monde entier. C’est notamment à cette occasion que les obtenteurs (NDLR : les créateurs de roses) envoient leurs nouvelles créations, qui sont cultivées et observées pendant deux à trois ans dans la roseraie du Parc de la Tête d’Or à Lyon.
Un jury permanent de 25 personnes – constitué principalement de jardiniers, fleuristes, d’amateurs éclairés et de journalistes spécialisés – note les rosiers plusieurs fois par an, sur deux années. Les notations portent sur des critères précis et pondérés, et sont suivies dans le temps pour éviter l’effet “coup de cœur”. Un rosier doit obtenir au moins la note de 70/100 pour être primé. Si aucun rosier n’atteint ce niveau, aucun prix n’est attribué : c’est une façon pour la Société Française des roses de perpétuer des créations d’excellence.
Chaque année, le palmarès est dévoilé le premier vendredi de juin, après la notation du grand jury international, auquel participent des représentants d’autres sociétés de roses européennes. Il existe une vingtaine de concours de roses similaires dans le monde, dont quatre en France. Ces concours sont des étapes indispensables avant la commercialisation de nouvelles variétés.
Quel rôle jouent ces concours dans la création et la diffusion de nouvelles variétés ?
Il est déterminant. Un obtenteur – par exemple Meilland, qui est probablement l’un des obtenteurs français les plus réputés – va présenter ses rosiers dans plusieurs concours internationaux : Lyon, Barcelone, Madrid, Paris, San Diego… Si une rose est régulièrement primée à travers le monde, donc dans différents contextes climatiques, l’obtenteur sait qu’elle a un potentiel de commercialisation réel. Il va alors la développer pour la mise sur le marché.
Il faut comprendre qu’entre la création d’une variété de rose et sa commercialisation, il s’écoule entre 10 et 12 ans. Le processus est long : hybridation, observation, sélection, concours, dépôt de brevet, multiplication, puis commercialisation enfin.
Chaque rose possède un nom technique puis fait l’objet d’un baptême officiel avec un nom “commercial”, porteur et accessible. Cela peut être un nom de lieu, de concept, ou de personnalité : Notre-Dame de Paris, Catherine Deneuve… Certaines roses rencontrent un immense succès, d’autres moins. Parfois, la dénomination change en fonction du pays où on commercialise la variété : par exemple, la rose “Peace” distribuée aux Etats-Unis, est connue en France sous le nom de “Madame Antoine Meilland”, ou de Gioia en Italie.
Pouvez-vous nous en dire plus sur le processus de création de nouvelles variétés ?
La première chose évidente à rappeler, c’est que les roses existent à l’état naturel : ce sont les roses qu’on dit sauvages ou botaniques, comme l’églantier, qui poussent sans intervention humaine. On estime qu’il existe entre 170 et 200 espèces de roses botaniques dans le monde, uniquement dans l’hémisphère nord. À partir de ces espèces, l’homme a réalisé des croisements, cherchant des fleurs innovantes, plus grosses, avec de nouveaux coloris, plus parfumées.
L’obtenteur crée de nouvelles variétés par hybridation, c’est-à-dire par croisements entre variétés. Le processus est en réalité assez simple : on prend par exemple le pollen d’une rose jaune et le dépose sur le pistil d’une rose rouge. À ce propos, ce processus peut très bien être réalisé par un particulier amateur ; certains amateurs ont d’ailleurs de très bons résultats aux concours.
Cela donne naissance à de nouvelles graines, donc à de nouveaux rosiers. Le hasard génétique joue un rôle énorme, évidemment, et on ne peut jamais complètement prévoir le résultat d’une hybridation. Par exemple, on a croisé un églantier européen Rosa canina avec d’autres roses comme la Rose de Damas, pour obtenir en final de nouvelles variétés de rose. Au XVIe et XVIIe siècles, de grands explorateurs rapportaient en Europe des variétés qu’ils rencontraient au cours de leurs voyages, ce qui a donné lieu à l’époque à une intense création horticole.
Un moment clé de l’histoire se situe en 1867, lorsqu’un rosiériste lyonnais, Jean-Baptiste Guillot fils, obtient une rose très innovante, aux nombreux pétales, qu’il baptise “La France”, une rose dite Hybride de Thé. On considère que cette création marque la transition entre les roses anciennes et les roses modernes. À partir de là, l’innovation s’est accélérée.
Aujourd’hui, les résultats de ces croisements ont donné naissance à de très nombreuses variétés de roses. Alors que le rosier de base produit des fleurs à 5 pétales, on peut désormais en trouver qui en ont plus ; on trouve aussi des variétés de tous les coloris, bien que certaines ne soient pas adaptées au goût du public comme les roses noires ou les roses grises, et donc ne fassent pas l’objet d’une commercialisation répandue. La seule couleur que les obtenteurs ne parviennent pas à obtenir pour le moment est le bleu, car le pigment naturel bleu n’existe pas dans la génétique de la rose. Obtenir une rose bleue serait un peu le graal pour les obtenteurs.
Quoi qu’il en soit, la création de nouvelles variétés est quasiment infinie. Aujourd’hui encore, si vous demandez à un grand obtenteur quelle est sa plus belle rose, il vous répondra souvent : “celle que je créerai demain”.
Pouvez-vous nous en dire plus sur les roses anciennes ?
Les roses anciennes sont celles qui existaient avant cette rupture de 1867 impulsée par Jean-Baptiste Guillot Fils. Elles sont très appréciées par les passionnés, notamment pour leur parfum et leur histoire.
Elles sont d’ailleurs l’objet de la deuxième association dont je suis président, Roses Anciennes en France, qui regroupe environ 250 membres, principalement des amateurs. Nous organisons des visites de jardins et de roseraies, en France et à l’étranger, et publions une lettre d’information mensuelle consacrée à l’histoire des roses du XIXe siècle.
Quel est votre avis sur la culture de roses coupées à l’échelle mondiale ?
Je le rappelle : les roses coupées n’ont rien à voir avec leur processus de production et les rosiers qui sont au centre des préoccupations de la Société Française des Roses. Le rosier de jardin tel qu’on le produit en France est un produit durable, local, qui peut parfaitement être cultivé sans produits phytosanitaires.
La rose fleur coupée, en revanche, s’inscrit dans une logique industrielle mondialisée. Aujourd’hui, cinq pays assurent environ 99 % de la production mondiale de fleurs coupées : le Kenya, l’Éthiopie, la Colombie, l’Équateur et évidemment les Pays-Bas. Toutes ces roses transitent par un hub unique, le marché d’Aalsmeer aux Pays-Bas, le plus grand marché aux fleurs mondial. Les Hollandais ont mis en place, depuis 1912, un système logistique extrêmement performant, mais qui repose sur un modèle très intensif, avec des impacts environnementaux et sociaux importants.
Pour moi, la rose fleur coupée, dans son modèle dominant actuel, doit être remise en question, notamment pour son impact environnemental et pour les conditions sociales dans lesquelles les fleurs sont produites. À l’inverse, le rosier de jardin est profondément ancré dans les territoires.
Les demandes des consommateurs de fleurs coupées évoluent. Ils souhaitent des plantes plus respectueuses de l’environnement et des conditions sociales dans les pays de production. Une partie des productions dans ces pays évolue donc vers des pratiques de commerce équitable (Fairtrade) et intègre ces données environnementales. Mais les démarches doivent absolument être développées et encouragées. Une des conséquences sera l’augmentation finale du prix de vente de la rose fleur coupée et cela ouvrira de nouvelles perspectives. En France, les labels « Fleurs de France » et « Plante bleue » sont de belles alternatives à soutenir.
Aujourd’hui, le rosier est soumis à une concurrence internationale intense. Le centre de gravité de la production est en train de se déplacer vers la Chine, qui produit des volumes incomparables à ceux que nous sommes capables de faire en France. Sans protection économique ou réglementaire à l’échelle européenne, il sera difficile de rester compétitif d’ici 20 à 30 ans.
Existe-t-il malgré tout des alternatives plus vertueuses en matière de fleurs coupées ?
Oui, heureusement. Comme je l’ai dit précédemment, en France, des labels comme “Fleurs de France” ou “Plante Bleue” encouragent des pratiques plus respectueuses de l’environnement, encouragent les producteurs dans leurs efforts, et leur donnent de la visibilité aux consommateurs.
Si je suis très critique de la production de roses « fleurs coupées » mondialisée, je suis en revanche un fervent soutien à tout ce qui peut être fait en France et à la préservation du savoir-faire de la fleuristerie française. Nos fleuristes peuvent être les acteurs du changement en communiquant (storytelling) et en promouvant des fleurs de saison, traçables et soutenir une filière de qualité.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.