"Qui a décidé que la rose rouge était la fleur de l'amour ?" Catherine et Noëmie, fleuristes à Comines
Chez Catherine et Noëmie, la fleur est une affaire familiale. Catherine, fleuriste depuis 48 ans, tient la boutique Mary Flor à Comines avec sa fille Noëmie, elle aussi fleuriste. Entre approvisionnement où la fleur française est difficile d’accès, augmentation des prix et nouvelles tendances de consommation, elles ont répondu à nos questions.
Bonjour Catherine et Noëmie, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes devenues fleuristes ?
Catherine : J’ai toujours aimé les fleurs. Toute petite déjà, je ne voulais pas aller à l’école. Je préférais cueillir les fleurs chez le voisin, qui avait de magnifiques tulipes. Je coupais les têtes, je les regardais… Les fleurs faisaient partie de moi. Je crois que c’est vraiment ce qui m’a sauvée.
Ça fait aujourd’hui quarante-huit ans que je suis fleuriste. Je vais bientôt partir à la retraite, mais je n’ai pas envie d’arrêter ce métier. Cette boutique, c’est mon bébé. C’est en moi, profondément. Et puis on a une très belle clientèle, ça fonctionne bien, alors pourquoi s’arrêter ?
Noëmie : De mon côté, c’était difficile de passer à côté des fleurs, je suis un peu née dans les roses ! Ma mère m’emmenait déjà chez les fournisseurs quand j’étais toute petite. Pourtant, au départ, je ne voulais pas du tout devenir fleuriste. Je rêvais d’être médecin légiste ! Les études, ce n’était pas trop mon truc…
Au lycée, j’étais plus souvent au magasin à aider ma mère qu’à l’école. Et puis finalement, j’ai passé mon CAP, puis mon BP. Ça fait maintenant dix-neuf ans que je suis fleuriste, et que nous travaillons toutes les deux !
Travailler en famille, comment ça se passe ?
Noëmie : C’est très agréable. J’ai beaucoup d’autonomie, je suis libre dans ma manière de travailler. On s’arrange, on discute beaucoup, on fait les achats ensemble. Il y a une vraie confiance.
Catherine : On se complète bien. Et puis partager ça avec sa fille, c’est une vraie chance.
Pourquoi est-ce qu’on s’offre des fleurs, selon vous ?
Noëmie : Je pense que les fleurs sont vitales dans nos vies. Un champ de fleurs, c’est merveilleux, ça donne tout de suite le sourire. Quand on voit pousser les fleurs au bord d’une autoroute par exemple, c’est très fort, on se dit que la nature reprend ses droits . Une vie sans fleurs, ce serait triste. Les fleurs apportent du bien-être, c’est une évidence.
Catherine : Les gens aiment ça. Quand ils nous disent que c’est magnifique, ça fait tellement plaisir. On fait plaisir aux gens, et ça, c’est merveilleux, c’est la plus belle récompense quand on est fleuriste.
Quelles sont les tendances de l’achat de fleurs aujourd’hui ?
Noëmie : On vend beaucoup de fleurs coupées. La rose reste intemporelle, mais le mimosa et la tulipe ont beaucoup de succès quand c’est la saison.
Une autre chose me vient en tête : aujourd’hui, on voit de plus en plus d’hommes acheter des fleurs pour eux-mêmes, pas seulement pour offrir. Les mentalités ont changé : avant, c’étaient surtout des femmes qui achetaient des fleurs. Aujourd’hui, les hommes continuent à en acheter pour faire plaisir à leur femme, mais aussi à eux-mêmes ; ça fait plaisir de voir que la fleur n’est plus exclusivement féminine !
Catherine : Ça réconforte, c’est doux, c’est agréable.
Noëmie : J’ai aussi remarqué que la majorité de nos clients préfèrent qu’on compose le bouquet devant eux, plutôt que d’acheter un bouquet que nous avons préparé à l’avance. Je crois qu’il apprécient de voir le geste de l’artisan, et qu’ils aiment pouvoir choisir les fleurs qu’on ajoute en même temps.
Quel est votre regard sur les fleurs importées et la saisonnalité ?
Catherine : Les roses pleines de pesticides et qui viennent de très loin, ça pose des questions, forcément. Trouver du local aujourd’hui dans le Nord, à part le chrysanthème, c’est très compliqué. Les petits producteurs ne trouvent pas de repreneurs.
À la Saint-Valentin, la rose rouge, on serait les premières à les boycotter si on pouvait. Pour moi, la vraie fleur de l’amour, c’est la tulipe, et elle est de saison. Mais dans la tête des gens, l’amour, c’est la rose rouge.
D’autant plus que la production de roses en Hollande se porte mal, donc on est obligées de faire venir les fleurs de très loin, notamment d’Afrique ou d’Equateur. Ce n’est même pas intéressant pour un fleuriste de vendre des roses à ce moment-là de l’année, parce qu’elle coûte 4 fois son prix normal, donc on ne fait pratiquement pas de marge. Les Hollandais font ce qu’ils veulent, on a l’impression d’être pris en otage.
Et sur la provenance, nous on fait avec les informations qu’on a : les roses d’Equateur par exemple, qui sont de très bonnes qualités, la provenance est toujours indiquée. En revanche, pour le reste c’est marqué Hollande, donc c’est bien possible que les fleurs viennent de plus loin, mais on a pas d’autre moyen de le savoir.
Noëmie : Qui a décidé que la rose rouge était la fleur de l’amour, d’ailleurs ?
Catherine : Avant, il y a quarante-huit ans, on allait directement en serre, à la roseraie. On coupait les fleurs nous-mêmes : alstroemerias, lisianthus, pois de senteur… C’était magique. Il y avait un lien direct avec le producteur, qui aujourd’hui n’existe plus.
Parfois, j’ai honte de vendre des fleurs à ce prix-là, pour cette qualité là : je trouve que les fleurs tiennent bien moins qu’avant. Aujourd’hui, on ne trouve presque que des fleurs poussées, avec des tiges fragiles et qui ne tiennent pas plus de deux semaines. Ça me rend presque malade. C’est peut-être la seule chose qui pourrait me faire arrêter un jour.
Comment faites-vous face à ces contraintes au quotidien ?
Catherine : On essaie d’acheter moins, de faire attention pour ne pas jeter. En hiver, je n’achète pas de fleurs exotiques par exemple. Et malgré les contraintes, je propose des fleurs de saison autant que possible ; en ce moment, c’est la saison de fleurs très populaires comme la renoncule, la tulipe, le mimosa.
Les clients acceptent généralement bien les alternatives de saison quand on prend le temps de leur expliquer. Quand il n’y a pas chez le producteur, il n’y a pas. C’est aussi à nous, fleuristes, de dire que les fleurs ont une saison.
Noëmie : C’est comme chez les maraîchers en hiver : il y a moins de choix, et c’est logique.
Quelles sont vos principales difficultés aujourd’hui ?
Noëmie : J’en vois deux : l’augmentation des prix, la baisse de la qualité. Tout le monde devrait pouvoir s’offrir des fleurs, et ça ne devrait pas devenir un luxe. On essaie de rester à des prix raisonnables chez Mary Flor, mais les gens ont peur que ce soit cher avant même d’entrer dans la boutique puisque les fleurs ont la réputation de coûter très cher.
Catherine : Une autre difficulté, c’est que les clients sont habitués à tout trouver immédiatement, comme on le ferait en grande surface. C’est à nous de leur expliquer les saisons, et par exemple de leur dire de revenir en mai s’ils veulent des pivoines.
Qu’aimeriez-vous que le public comprenne mieux sur les fleurs ?
Noëmie : Que la fleur n’est pas un luxe. On entend souvent “ça ne se mange pas”, évidemment nous sommes d’accord. Mais les fleurs sont vitales d’une autre façon. Elles apportent du bien-être. Les abeilles ont besoin des fleurs pour produire du miel. S’il n’y a plus de fleurs, il n’y a plus de vie.
Catherine : J’ajouterais que ce n’est pas parce qu’on coupe une fleur qu’elle meurt tout de suite : elle peut encore vivre plusieurs semaines. C’est du vivant, et c’est précieux.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.
