"Si demain les journaux nous disent que la fleur de l’amour c’est la marguerite, tout le monde achètera des marguerites" Anaïs, fleuriste à Marseille
Anaïs est fleuriste à Marseille depuis 20 ans, et accueille ses clients aux Jardins d’Anaïs. Passionnée par son métier, elle émet l’idée que si l’on s’offre des fleurs, c’est parce qu’elles traduisent probablement des émotions que les mots ne parviennent pas à formuler. C’est aussi l’occasion pour elle de rappeler quelques réalités du métier de fleuriste au quotidien.
Bonjour Anaïs, comment êtes-vous devenue fleuriste ?
L’amour des fleurs me vient clairement de ma grand-mère. Quand je suis sortie du collège, je ne savais pas du tout quoi faire. J’habitais à Aubagne et je suis passée par une association d’orientation pour les jeunes. Une dame m’a parlé du métier de fleuriste, puis j’ai fait un stage… et ça a été un vrai coup de cœur. Eu aujourd’hui, ça fait presque 20 ans que j’exerce ce métier !
J’ai toujours voulu travailler de mes mains. J’avais pensé à la décoration d’intérieur, mais je n’avais pas envie de retourner à l’école. Le métier de fleuriste s’est imposé naturellement.
Vous êtes aujourd’hui à la tête de votre propre boutique. Comment s’est déroulée la transition ?
La boutique existait déjà depuis longtemps, dans une galerie commerciale. J’y travaillais avec un patron extraordinaire, qui m’a beaucoup appris et qui m’a laissé énormément de liberté. Quand il m’a proposé de reprendre, j’avais un peu peur de me lancer, parce que c’est beaucoup de responsabilités.
Peur financièrement, peur de ne pas y arriver, peur de me casser la figure. C’est plus facile de gérer la boutique de quelqu’un d’autre que la sienne. Mais aujourd’hui, je suis fière : je me suis débrouillée toute seule et je gère à ma façon.
Avoir sa boutique change-t-il votre rapport à la création ?
Complètement. Aujourd’hui, je propose les bouquets que j’ai envie de proposer. Je n’ai pas de style imposé, pas de direction imposée.
Mon univers, c’est le champêtre chic : quelque chose de naturel, avec beaucoup de fleurettes, sans chichis. Des créations simples mais travaillées, où il y a quand même une vraie technicité.
Mais ma force, c’est aussi de proposer de tout. Quand on est fleuriste, il faut toujours être capable de s’adapter à tous les publics, tous les styles, tous les budgets. Tout le monde ne va pas aimer ce que j’aime. Le but c’est aussi de vendre, il ne faut pas l’oublier. Le client aime avoir du choix, et donc j’essaie au maximum de faire en sorte que ce soit le cas.
Quand vous parlez de fleurs avec vos clients, de quoi parlez-vous ?
La première chose, ça reste le prix, évidemment, qui est déterminant dans le choix du client. Ensuite viennent les couleurs, les souvenirs, les goûts, l’émotion qu’on veut transmettre à la personne à qui on offre les fleurs.
J’ai aussi remarqué que depuis le Covid, les clients posent beaucoup plus de questions sur la provenance. Avant, c’était rare. Aujourd’hui, ça revient souvent. Les gens ont été recentrés sur le produit français, sur l’artisanat. C’est évidemment plus facile d’aller en grande surface pour trouver des fleurs, mais les clients cherchent autre chose je pense quand ils viennent chez un fleuriste : qualité, savoir-faire artisanale, et surtout relations humaines.
Justement, comment travaillez-vous la question de la provenance ?
Je ne suis pas contre le fait de faire travailler la France, au contraire. Mais il y a deux limites : la variété et la fragilité. Les roses françaises sont très demandées, mais elles sont chères et tiennent moins longtemps en vase. Une rose française, c’est parfois quatre jours de tenue, contre une semaine pour une fleur plus classique.
En revanche, je n’ai aucune fleur du Kenya. Pas uniquement pour une question de provenance, mais surtout parce que ce sont des fleurs de moins bonne qualité. Les fleurs sont souvent petites, tiennent mal, ce n’est pas l’image que j’ai envie de donner à mes clients.
La provenance principale des fleurs que je propose reste la Hollande, avec quelques fleurs espagnoles également. Pour les roses, ce sont uniquement des roses d’Équateur : elles sont belles, tiennent bien et restent abordables. Chez moi, une rose est à 4 euros, quand d’autres fleuristes les vendent à 6.
Pour les fleurs françaises, je travaille avec un grossiste de la région qui va tous les matins au marché d’Hyères. Il achète au cadran, nous envoie les infos via WhatsApp, et nous livre. On travaille vraiment avec la saison : en ce moment, on va trouver beaucoup de renoncules, d’anémones, de tulipes, de giroflées, ou encore de germinis.
Comment vivez-vous la conjoncture économique actuelle ?
Après le Covid, il y a eu une explosion de la consommation de fleurs, je crois que les gens avaient besoin de se changer les idées et de témoigner de leurs émotions. 2021 a donc été une très très bonne année. Aujourd’hui, ça s’essouffle un peu, mais je trouve que la fleur reprend sa place. Les jeunes viennent acheter des fleurs.
Qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre métier ?
La création, évidemment. Mais surtout le côté humain, notamment le lien avec les clients. J’apprécie aussi beaucoup le fait que fleuriste soit un métier de transmission avec les apprentis.
Franchement, je ne vois pas grand-chose que je déteste dans ce métier. Il y a des aspects moins agréables, bien sûr, comme faire le ménage en permanence, le froid, le fait de travailler debout. Et c’est un métier où on arrête jamais : on travaille les week-ends, les jours fériés… mais ça fait partie du métier. C’est un mode de vie.
Quel est votre regard sur les débats autour des pesticides ?
Honnêtement, je n’ai pas vu de changement particulier. Les pesticides, ça fait longtemps qu’on en parle. On s’en passera peut-être jamais complètement, malheureusement, parce que l’offre et la demande sont trop importantes.
Si on voulait vraiment arrêter, il faudrait revenir à la fleur de saison, avec moins de variétés, moins de coloris. Est-ce que le consommateur est prêt à ça ? Je ne suis pas sûre.
Pourquoi, selon vous, la rose rouge reste-t-elle si dominante ?
Parce qu’on a décidé que c’était le symbole de l’amour. Si demain les journaux nous disent que la fleur de l’amour c’est la marguerite, tout le monde achètera des marguerites. Ce n’est pas une question de variété, mais de symbole, de façon dont les gens perçoivent la fleur.
Les gens utilisent la fleur pour dire ce qu’ils n’osent pas toujours dire avec des mots. Dire “je t’aime”, “je pense à toi”, “merci”, “je suis désolé”. Même pour un décès. Les fleurs permettent d’exprimer une émotion visuellement. Je pense que c’est pour ça qu’on s’en offre depuis si longtemps.
Qu’aimeriez-vous que le public comprenne mieux sur les fleurs et le métier de fleuriste ?
Que c’est du travail, beaucoup de travail. J’entends souvent : “tu fais des bouquets toute la journée”. Oui, c’est beau, mais on ne se rend pas compte de tout ce qu’il y a derrière.
Je vais vous raconter une anecdote : quand j’ai rencontré mon mari, il ne savait pas trop en quoi consistait mon métier. Il est venu travailler deux jours avec moi. Il n’imaginait pas du tout que c’était ça, et a très vite compris à quel point on y met de l’énergie et du temps.
Sur la fleur, j’aimerais que les clients comprennent qu’une fleur, c’est vivant. Ça se respecte, ça s’entretient, ça s’aime. Ce n’est pas un bout de plastique qu’on offre sans y penser, ou une boîte de chocolats.
Et quand les gens disent que c’est cher, oui, c’est cher — mais tout augmente. Ce n’est pas parce que les prix montent qu’on s’enrichit. Être fleuriste, on le fait parce qu’on aime les fleurs et parce qu’on aime ce qu’on fait. La hausse des prix, on la subit comme tout le monde : par exemple à la Saint-Valentin, on ne fait presque pas de marge sur les roses, qui sont très chères.
Avant le fleuriste, il y a le producteur. Quand on dit que les fleuristes s’en mettent plein les poches à la Saint-Valentin, c’est faux. Nos marges sont les mêmes, voire plus basses. Une rose que je paie 1,20 euro le reste de l’année, je la paie 2,50 euros à la Saint-Valentin. On subit les hausses comme tout le monde.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.