Carnet de bord, épisode 2 : insaisissable fleur
C’est quoi une fleur ? Pourquoi s’en offre-t-on ? Pourquoi la trouve-t-on partout où l’on pose son regard ? C’est à cette question riche et complexe que Sessile a décidé de tenter de répondre, en lançant un grand projet de recherches qui mêle l’approche des professionnels qui travaillent la fleur au quotidien, qu’ils soient fleuristes ou producteurs, la sensibilité des passionnés et des artistes, et le savoir spécifique des universitaires de tous horizons.
Dans ce second épisode, nous vous racontons l’avancée de nos recherches !
Sur la méthodologie
Insaisissable fleur
Qu’est-ce qu’une fleur au juste ? C’est la nouvelle difficulté méthodologique à laquelle nous sommes confrontés. Comme le confie l’historienne Cristiana Pavie, la perception de la fleur comme un objet totalement séparé de la plante, et non comme son organe reproducteur, est une perspective très récente.
Il semble en tout cas que considérer la fleur pour soi, en dehors de son contexte, soit lié au contexte d’industrialisation de sa production à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis. L’une des difficultés du plan de recherche sera donc de définir un contexte clair pour l’étude de la fleur : souhaitons-nous la considérer à l’échelle de la plante ? A l’échelle d’un jardin ? De la ville ? Ou simplement pour elle-même ?
La science avec l’oeil de l’artiste
Parmi les entretiens que nous avons menés avec des universitaires, notamment Cristiana Pavie et Aliénor Bautru-Valois, nous avons appris que le savoir dans les milieux horticoles était extrêmement plastique : savoirs académiques et pratiques se rencontrent, s’alimentent et s’entremêlent, et font de la connaissance du végétal une discipline unique où la distinction entre le profane et le savant est sans cesse remise en question. Nous souhaitons que cette porosité existe dans le cadre de notre plan de recherche, et que la connaissance pratique des fleuristes et des producteurs se mêle au savoir théorique des historiens, historiens de l’art et généticiens.
Par ailleurs, des liens profonds se sont noués entre scientifiques et artistes dans la représentation des fleurs, et les planches botaniques très en vogue au XIXe siècle ont profondément reconfiguré la façon de représenter les fleurs dans l’art.
Catégoriser et identifier les points de tension
Nous avons tenté une approche classique de catégorisation pour mieux comprendre le sujet auquel nous sommes confrontés, et afin d’identifier les récurrences dans les témoignages de tous les acteurs que nous rencontrons : production, logistique, environnement, esthétique, économie, etc. Cette grille nous sera très utile pour indexer la matière que nous collectons, et nous sommes en train de passer l’ensemble de nos entretiens à ce tamis.
Cependant, elle s’est révélée insuffisante pour comprendre ce qui se joue réellement, si l’on veut rendre compte d’un sujet en construction, plutôt que d’un objet de savoir figé. Progressivement, nous tentons d’adopter une nouvelle lecture : les discours des acteurs sont structurés par des tensions récurrentes. Ces tensions ne sont pas des oppositions simplistes, mais révèlent des arbitrages, des compromis, des zones de frottement.
Ce sont ces zones de tension, ces points de débats et ces paradoxes que nous souhaitons mettre en lumière, tout au long de notre projet de recherche.
Dépasser le discours technique
Au fil de nos rencontres, nous avons progressivement élargi notre regard en allant à la rencontre de chercheurs et d’universitaires. Leurs travaux nous ont permis de dépasser une approche initialement centrée sur des considérations éthiques parfois simplificatrices, voire moralisantes, pour entrer dans une compréhension plus fine du sujet de la fleur coupée. Qu’il s’agisse de génétique, d’histoire horticole ou d’analyses environnementales comme celles proposées par Floribalyse, ces échanges ont mis en évidence la complexité des systèmes de production, des logiques de sélection variétale et des contraintes propres au vivant. Cette plongée dans le savoir scientifique nous a permis de mieux saisir les enjeux réels de la filière, en nous éloignant d’une vision binaire opposant “bonnes” et “mauvaises” pratiques.
Cependant, cette phase nous a également révélé les limites d’une approche uniquement technique. Si ces savoirs sont indispensables pour comprendre les transformations de la filière, ils ne peuvent être disjoints de l’expertise des professionnels qui travaillent la fleur au quotidien. Fleuristes, producteurs, mais aussi utilisateurs, développent des formes de connaissance situées, sensibles et pratiques, qui complètent et parfois interrogent les approches scientifiques. C’est pourquoi nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle phase de notre travail : sortir d’une lecture strictement technique pour créer les conditions d’un dialogue plus large, où ces différentes formes de savoirs peuvent se rencontrer. L’enjeu n’est plus seulement de comprendre la fleur, mais d’ouvrir un espace de discussion démocratique au sein de la filière, capable de faire émerger des positions, des désaccords et, peut-être, des pistes de transformation partagées.
Les 3 sujets du mois
Relocaliser la production de fleurs, c’est possible ?
VALHOR a récemment remis son plan de souveraineté en matière de fleurs coupées à la ministre de l’Agriculture. Objectif : passer de 15 % de fleurs françaises à 20 à horizon 2030.
En boutique ou au champ, les acteurs pointent un problème récurrent d’adéquation des besoins entre fleuristes et producteurs. C’est le cas de Benjamin, fleuriste, pour qui les ambitions des fermes florales doivent être soutenues, mais manquent encore de structuration. Pour Amandine, productrice en Bourgogne, c’est l’inverse : il faudrait mutualiser les demandes des fleuristes pour donner de la visibilité aux producteurs.
Les pesticides, encore et toujours
A la veille de la Saint-Valentin, l’association Agir pour l’Environnement a publié une nouvelle étude, pointant la très grande présence de pesticides, notamment sur les roses importées du Kénya et d’Equateur.
Nous avons continué à agréger des témoignages sur la question des pesticides. Entre les productrices qui ont décidé de s’en passer, à l’instar de Jeanne et Claire, productrices. Christine, elle aussi productrice en Bretagne, va même plus loin, c’est le problème fondamental qu’il faut traiter en priorité !
Cette inquiétude semble même décourager Ariane, étudiante en BP fleuriste, de poursuivre son cursus.
La fleur, entre production industrielle et patrimoine vivant
La fleur doit faire l’objet d’une lecture patrimoniale, qui s’inscrit entre réalité biologique et investissement humain, comme le rappelle Françoise Lenoble ; Cristiana Pavie, historienne, confirme : “les propriétés biologiques des plantes rencontrent des intentions humaines très fortes”.
D’où provient donc cette déconnexion croissante avec la nature, selon le mot de Julie, cheffe de projet chez Fleurs d’Halage ? Probablement de l’industrialisation progressive de ses procédés de production, comme nous l’indique Pierre-Louis Poyau, doctorant en histoire.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.