« La fleur va devenir un produit de luxe » Julien, fleuriste à Tours
Après des études de botanique, Julien est devenu fleuriste à Tours, où il a ouvert les portes de sa boutique l’Art Ô Zoir. Il évoque pour nous l’aspect artisanal du métier, volonté croissante des clients d’acheter des fleurs françaises, et regrette que l’on ait plus le réflexe de s’acheter des fleurs pour soi.
Bonjour Julien, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu fleuriste ?
J’ai toujours été passionné par le végétal. Je viens à l’origine d’études en botanique et j’ai également suivi une formation en paysagisme. Le métier de fleuriste est arrivé un peu par hasard. Ce n’était pas une passion au départ, je n’avais pas spécialement prévu de faire ça.
Quelles sont vos priorités en tant que fleuriste ?
Aujourd’hui, ce qui m’importe, c’est simplement de bien faire mon travail : vendre des fleurs, pas autre chose comme des bougies ou que sais-je.
Je tiens beaucoup l’aspect artisanal du métier. A l’Art Ô Zoir, il n’y a jamais de bouquets tout prêts. Le client arrive au comptoir, on discute, et je compose le bouquet devant lui. C’est un geste, un moment. C’est ça qui fait la différence avec une grande surface. Je ne dirais pas que je suis un artiste, c’est peut-être un mot un peu fort, mais je suis un artisan, et c’est déjà beaucoup.
Ce qui compte pour moi, c’est d’avoir une offre cohérente et de travailler des fleurs de saison. On ne fait pas d’exotique. Notre signature, ce sont les fleurs du moment : tulipes, anémones, renoncules… Dans le centre de la France, on a par exemple de très beaux producteurs de pivoines.
Aujourd’hui, proposer 100 % de fleurs françaises pour un fleuriste, ce n’est pas réaliste. Il faut rester honnête. En revanche, les clients en demandent de plus en plus, donc on doit être capable de pouvoir leur proposer un bouquet composé à 100 % de fleurs françaises.
Comment les clients réagissent-ils à cette approche ?
Les clients sont curieux. Ils aiment comprendre. Quand on prend le temps d’expliquer, ils écoutent, et on arrive à les convaincre dans la plupart des cas.
Par exemple, à la Saint-Valentin, j’ai encore des roses rouges, mais j’essaie d’en faire de moins en moins chaque année. À la place, je travaille beaucoup la tulipe française, et ça fonctionne très bien quand on explique pourquoi.
Il y aura toujours quelques clients plus réticents, mais ce n’est pas la majorité. La pédagogie fonctionne. Et sincèrement, je préfère rater une vente parce que je ne propose pas de pivoine à la Saint-Valentin, mais rester cohérent.
Travaillez-vous avec des producteurs locaux ?
Oui, de plus en plus. Il y a aujourd’hui beaucoup de fermes florales qui se montent, et c’est une très bonne chose. Cela demande du temps, bien sûr. Beaucoup de fleuristes commandent aujourd’hui sur des webshops : en deux heures, tout est fait.
Je fonctionne un peu en « picking » : je viens piocher dans le stock des producteurs pour compléter mon étal. Cela représente parfois jusqu’à la moitié des fleurs en boutique. Pour le reste, on complète avec de la Hollande ou de l’Italie, notamment pour certains feuillages comme l’eucalyptus.
Moi je préfère prendre le temps d’aller voir les producteurs, de choisir. Quand on peut acheter des fleurs produites à trente minutes de la boutique, pourquoi aller les chercher en Hollande ? On en perd un peu en efficacité, mais le client vous le rend.
Par exemple, tous les 8 mai pour la saison des pivoines, je me déplace chez une productrice avec laquelle je travaille, et je prends des photos, même si ça me prend 2 heures. Quand les clients viennent me demander des pivoines en boutique, je leur montre les photos de la ferme où je prends les pivoines et ça fonctionne, ils apprécient de voir que les fleurs qu’ils achètent ont été produites dans de bonnes conditions, et de sentir qu’ils participent à l’économie locale.
Quelles sont les principales difficultés aujourd’hui ?
Le coût des fleurs augmente beaucoup, et le contexte économique est compliqué. La fleur reste un achat plaisir, et quand les budgets se resserrent, c’est souvent l’un des premiers postes qui diminue. Je pense que la fleur va devenir un produit de luxe.
Que pensez-vous de la question des pesticides ?
C’est un sujet catastrophique. En tant que fleuristes on est exposés à 300 %. On manipule les fleurs toute la journée et il n’y a quasiment aucune traçabilité, on ne sait pas ce que la fleur a bouffé. Quand on m’explique que certaines roses peuvent durer 20 jours en vases, je me pose des questions, c’est pas naturel.
On a eu quelques informations de la fédération. Travailler avec des gants en permanence, ce n’est pas vraiment possible dans la pratique. La seule solution, c’est d’expliquer aux clients et de les amener à acheter moins de fleurs importées et plus de fleurs françaises, parce qu’on a une législation plus stricte sur l’usage des pesticides.
Que voudriez-vous que le public comprenne mieux sur les fleurs ?
Je trouve qu’avec tous les reportages qui ont montré la production internationale de fleurs, les clients sont de plus en plus informés ; certains viennent spécifiquement en me demandant uniquement de la fleur française.
En revanche, on pourrait aller plus loin dans la transparence et l’information qu’on met à leur disposition. Je trouve aberrant que l’affichage de la provenance ne soit pas obligatoire comme pour les fruits et légumes : ça devrait être légiféré.
Un dernier mot pour conclure ?
J’ai remarqué que les gens ne s’offraient plus de fleurs pour eux-mêmes, et je trouve ça dramatique. La plupart du temps, quand les gens achètent des fleurs c’est pour offrir. Pourtant, j’entends souvent des clients en boutique, me voyant composer le bouquet, me dire “C’est dommage je l’aurais bien gardé pour moi” !
Les fleurs, ce n’est pas seulement un cadeau pour les autres. C’est aussi un plaisir pour soi.
Les punchlines de l’interview
Prix des fleurs
Le coût des fleurs augmente beaucoup, et le contexte économique est compliqué. La fleur reste un achat plaisir, et quand les budgets se resserrent, c’est souvent l’un des premiers postes qui diminue. Je pense que la fleur va devenir un produit de luxe.
Pesticides
En tant que fleuristes on est exposés à 300 %. On manipule les fleurs toute la journée et il n’y a quasiment aucune traçabilité, on ne sait pas ce que la fleur a bouffé.
Fleurs françaises
Aujourd’hui, proposer 100 % de fleurs françaises pour un fleuriste, ce n’est pas réaliste. Il faut rester honnête. En revanche, les clients en demandent de plus en plus, donc on doit être capable de pouvoir leur proposer un bouquet composé à 100 % de fleurs françaises.
Usage des fleurs
J’ai remarqué que les gens ne s’offraient plus de fleurs pour eux-mêmes, et je trouve ça dramatique. La plupart du temps, quand les gens achètent des fleurs c’est pour offrir.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.