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09.06.25

Le marché de la fleur vu par les fermes florales

Dans un précédent article, nous donnions la parole aux fleuristes pour recueillir leur vision de la fleur de demain. Cette semaine, c’est au tour des productrices de fleurs en ferme florale de partager leur expérience. Ces femmes passionnées, issues pour beaucoup de reconversions, évoquent sans filtre les défis de leur métier : aléas climatiques, difficultés logistiques, petite taille des exploitations, attentes des consommateurs et des fleuristes. Mais aussi les espoirs qu’elles portent, leur engagement profond et leur volonté de faire émerger un modèle de floriculture différent, plus humain et respectueux du vivant.

Floriculteur : un métier de conviction

La floriculture artisanale attire une nouvelle génération de femmes, souvent jeunes, venues d’autres horizons professionnels. Elles sont chercheuses, médecins, ou encore communicantes, et toutes ont choisi de revenir à la terre, d’y créer une activité florale à taille humaine. Cette nouvelle catégorie de productrices a été particulièrement mise en lumière par le rapport Bleu Blanc Fleur réalisé par Excellence Végétale

Mallorie Claire, qui était en charge du projet à l’époque, nous confiait : ”Nous avons identifié de nombreuses exploitations de petite taille, tenues majoritairement par des femmes de 35 à 45 ans en moyenne, et qui sont davantage issues de la reconversion. Pendant longtemps, ces petites exploitations sont passées sous les radars alors qu’elles démontrent un intérêt pour les professions de l’horticulture, ce qui est une excellente nouvelle”. 

Des parcours de vie très divers et un attachement aux enjeux écologiques sont souvent à l’origine de ces exploitations nouvelle génération. « A l’origine, j’ai fait des études en langues étrangères appliquées, mais j’ai toujours été attirée par le travail en plein air et sensible aux questions environnementales. J’ai eu une première expérience dans les espaces verts, mais certaines pratiques m’ont interpellée : l’utilisation excessive d’eau, les cultures sous serre chauffée… » raconte Céline Thollet, productrice à Marles à côté de Saint-Etienne.

Pauline Feschet, qui a fondé Bluema en Alsace, elle, a commencé sa carrière dans la recherche au CIRAD : « Je me suis d’abord orientée vers la recherche : j’ai fait une thèse sur le sujet de l’Analyse de cycle de vie socio-économique au CIRAD, puis un post-doctorat à l’INRAE. Je travaillais sur des produits comme le cacao ou la banane, et j’ai aussi étudié des produits de l’horticulture comme la tomate par exemple » détaille-t-elle. 

Parfois, le changement est encore plus radical, comme c’est le cas pour Mathilde Allais, productrice de fleurs du côté de Limoges et fondatrice d’Hipollène. « Je suis médecin urgentiste au CHU de Limoges, mais j’ai rapidement senti que je ne pourrais pas faire ça toute ma vie. Je suis de nature très créative, j’adore fabriquer, bidouiller, bref faire quelque chose de mes mains« , explique-t-elle. Pour Marie-Laure, productrice en ferme urbaine aux Fleurs de Marseille, la rupture est aussi tranchée : « Auparavant, je travaillais dans la communication, et j’ai eu envie d’autre chose« .

Pour Virgine, qui a fondé Les Ombelles en Savoie, le passage à la production florale est l’aboutissement d’une longue réflexion : « À la base, je suis ingénieure en environnement. J’ai travaillé en Suisse, dans le domaine de la biodiversité, un sujet qui me tient profondément à cœur. Mais avec le temps, j’ai ressenti le besoin de passer à quelque chose de plus concret« .

Un engagement écologique profond

Cette volonté de renouer avec la terre s’accompagne d’une forte conscience écologique et d’une volonté de proposer une alternative aux circuits de production traditionnels. Produire des fleurs oui, mais pas à n’importe quel prix donc. Pour Claire, productrice et fondatrice de Clochette en Savoie, « c’est le lien avec l’agriculture qui m’a d’abord attirée, avec l’envie de redonner du sens à la production agricole. Je souhaitais construire un modèle paysan, porteur de valeurs humaines, sociales et environnementales« .

Une vision partagée par Hipollène, qui elle aussi a entrepris ce projet avec son mari Mathieu avec des convictions écologiques fortes : « On a une vraie philosophie écologique. Produire des fleurs sans abîmer la planète, c’est essentiel pour nous. On veut montrer qu’il est possible de faire autrement, d’appliquer nos convictions écologiques à la production agricole« , précise-t-elle. 

Ces convictions écologiques se manifestent non seulement par des pratiques plus durables, mais également par la volonté de s’inscrire dans une démarche de certification. A ce titre, le label “Bio” semble recueillir la faveur de nombreuses productrices, à l’image de Claire : « Pour moi, c’était important de m’inscrire dans une démarche d’obtention de label : c’est un acte militant. Clochette défend une floriculture artisanale et engagée« .

La volonté de respecter davantage les cycles naturels et le souci de protéger la biodiversité est également un élément fondamental de la démarche des fermes florales : « Les fleurs sont devenues des produits cultivés dans des systèmes artificiels qui ne tiennent plus compte de la biodiversité. Quand on remplace les processus naturels, on finit par avoir des plantes incapables de pousser sans pesticides« , déplore Virginie des Ombelles.

En somme, le projet de ferme florale procède d’une volonté de redonner sa place à la nature dans le processus de production, comme le résume parfaitement Marie-Laure, floricultrice à Marseille : « Ce que je cherche, c’est à reconnecter les gens à leur environnement : à leur faire regarder leur jardin autrement. Leur montrer qu’on peut intervenir avec douceur, qu’on peut laisser pousser sans tout désherber. J’ai eu un vrai déclic là-dessus : accepter le ‘bordel’ naturel, comprendre que la nature fonctionne sans nous« .

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Repenser les circuits courts

Au-delà des méthodes de production, c’est aussi la relation entre producteurs et fleuristes locaux qui se joue. Ces fermes florales nourrissent des liens forts avec des fleuristes situés à côté de leur exploitation et en accord avec leurs convictions. En effet, de nombreux fleuristes tentent de valoriser les fleurs produites localement par conviction, mais aussi pour répondre à une demande émergente pour les fleurs de France qui émane de leur clientèle.  

« Je vends principalement à deux fleuristes qui ont leur boutique pas très loin de mon exploitation : la fleuriste du village voisin et une fleuriste itinérante. J’approvisionne aussi des épiceries et des magasins de producteurs, ainsi que des particuliers, principalement dans le cadre de prestations événementielles« , détaille Céline Thollet.

Mathilde confirme que la démarche fonctionne, et que les fleuristes sont de plus en plus nombreux à se prêter au jeu, y compris parmi les plus traditionnels. « Les fleuristes se rendent compte que les fleurs locales apportent vraiment un plus à leur offre — des variétés inédites, des stades de floraison qu’on ne trouve pas chez les grossistes. Et ça marche : dès qu’ils communiquent là-dessus, ils voient l’intérêt d’en proposer davantage à leurs clients« , explique-t-elle.

Chez Fleurs de Marseille, cette relation est essentielle et dépasse souvent le cadre de la relation fournisseur/distributeur : « Je travaille en lien étroit avec un petit réseau de fleuristes engagés. Ce sont plus que des clients : on échange beaucoup, on réfléchit ensemble à leurs besoins, à ce qu’ils peuvent proposer« , glisse Marie-Laure. Cette entente entre fleuristes et producteurs à l’échelle locale permet d’orienter la production vers des variétés populaires en boutiques, et préfigure une planification de la production à l’échelle locale enthousiasmante. 

Pour elle, il faut même aller plus loin pour construire ces écosystèmes locaux, clé d’un marché plus raisonné  : « Un monde avec plus de fleurs locales, de saison, où on respecte le vivant. Où les fleuristes vont naturellement vers les petits producteurs, parce que c’est plus simple, plus accessible. Où il existe des coopératives de collecte et de distribution, comme dans le Vaucluse« .

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    Une production riche mais complexe

    Les fermes florales se distinguent par la diversité de leur production : plutôt que de se concentrer sur une dizaine d’espèces, il n’est pas rare que ces productrices travaillent une centaine de variétés, notamment dans les premières années d’existence des exploitations. Si cette profusion est une richesse, elle induit également des difficultés pour les productrices car cela complexifie la production et réduit les volumes produits. 

    L’objectif de cultiver autant d’espèces est d’abord de proposer une large gamme de choix aux fleuristes, puis aux consommateurs. « Je cultive environ 50 espèces différentes, avec par exemple une soixantaine de variétés de dahlias différentes. Mon objectif est d’offrir une grande diversité de fleurs et de couleurs« , raconte par exemple Virginie des Ombelles.

    Cette richesse demande cependant une organisation millimétrée, puisque chaque fleur nécessite un soin qui lui est propre : « Chaque espèce a ses besoins propres, ses cycles de floraison, son arrosage… C’est plus complexe, mais aussi plus enrichissant« , poursuit Virginie.

    Si Pauline de Bluema explique parfaitement l’enthousiasme des premiers jours qui pousse les productrices à cultiver de nombreuses variétés, elle se montre néanmoins sceptique sur la viabilité de cette organisation sur le long terme. « Quand on commence, on a envie de tout faire ! Mais pour être efficace, il faut quand même limiter le nombre de variétés, tout en gardant une large gamme de coloris« , détaille la productrice, rappelant ainsi l’équilibre souhaitable pour les fermes florales.

    « C’est toujours un défi. C’est pour cette raison qu’on teste de nouvelles choses : cette année, nous avons réduit le nombre de variétés pour augmenter les volumes« , poursuit-elle. 

    La vente : un chemin semé d’embûches

    Trouver des débouchés pour ces fleurs non standardisées reste complexe : en raison de l’imprévisibilité du climat et des faibles volumes produits, les fermes florales ne sont pas toujours en mesure de garantir à l’avance les fleurs qu’elles seront en mesure de vendre. « La dernière difficulté, c’est aussi la vente, il faut l’avouer ! J’ai constitué un réseau de fleuristes locaux à qui je vends les deux tiers de ma production« , avoue Claire de Clochette.

    Les habitudes des consommateurs changent, mais lentement : « Je travaille beaucoup sur la sensibilisation des clients : comprendre que les fleurs ont des saisons, comme les fruits et légumes. Il n’y a pas de pivoines en septembre, et ça, les clients ne le savent pas encore suffisamment », rappelle Les Ombelles.

    Mais les mentalités changent et les perspectives sont positives : « Je sens un réel engouement pour la fleur locale, même chez les fleuristes traditionnels. C’est un marché en construction, mais très prometteur », affirme Mathilde d’Hipollène.

    Le refus des pesticides comme ferment commun

    Toutes les productrices que nous avons interrogées dans le cadre de la rédaction de cet article se sont montrées unanimes dans leur volonté de ne pas recourir aux intrants chimiques. « Je produis des fleurs, mais j’ai une éthique très rigoureuse : je ne produis que des fleurs bio. Je ne pouvais pas imaginer de produire autrement« , affirme Pauline de Bluema.

    L’affaire Marivain, à l’occasion de laquelle les autorités ont établi un lien entre pesticides et développement d’une leucémie chez une petite fille, a confirmé les doutes et les craintes des fermes florales à l’égard de ces substances qu’elles considèrent comme nocives. 

    Marie-Laure elle aussi a fait le choix de ne pas recourir aux pesticides, et met en place des techniques alternatives pour éloigner les nuisibles : « Je cultive mes fleurs sans produits chimiques : broyat, fumier, compost, engrais verts. Je soigne avec du purin, je ramasse les escargots à la main« , détaille-t-elle. Selon la productrice, la meilleure façon de produire des fleurs est de mettre en place des stratégies naturelles.

    Si les pesticides sont employés, c’est principalement parce que les variétés que l’on trouve dans le commerce ont tenté de s’exonérer de la saisonnalité et de la localité de la production, comme le confirme Virginie : « On perçoit les fleurs comme des déchets programmés, souvent bourrés de pesticides, venus de l’autre bout du monde« .

    Pauline Bluema rappelle de son côté son opposition aux pesticides pour des raisons sanitaires et environnementales : « Je m’inquiète des conséquences des pesticides sur la santé humaine et sur l’environnement. Je trouve très positif qu’on commence à parler de ce sujet dans la presse« , dit-elle en référence à la saisine de l’ANSES pour mener des analyses toxicologiques sur l’impact des pesticides sur la santé des fleuristes.

    Floribalyse : vers un écoscore des fleurs ?

    C’est pour répondre aux préoccupations des professionnels du végétal et pour mieux comprendre l’impact environnemental de la production de fleurs que Sessile, accompagné d’un collectif composé de fleuristes, de producteurs, de l’ADEME et d’ASTREDHOR a lancé le projet Floribalyse. Son objectif est de créer une base de données publique pour déterminer les meilleurs itinéraires techniques et réduire l’empreinte environnementale de la production de fleurs.

    En effet, il n’existe pas à ce jour de données permettant de suivre l’impact environnemental de la production de fleurs en France. Selon Claire, le projet pourrait permettre de « clarifier la situation, objectiver les impacts environnementaux et proposer des pistes d’amélioration« .

    Mais une fois les données recueillies, c’est surtout leur valorisation qui sera déterminante pour changer les choses selon Marie-Laure : « il faut qu’on en fasse des livres blancs et des supports de formation. Et que les formations  de fleuristes incluent un stage obligatoire en ferme florale« .

    En effet, les résultats de Floribalyse pourraient permettre de mettre en avant les efforts réalisés par les producteurs français, et donner un argument supplémentaire aux consommateurs pour privilégier les variétés locales, comme l’explique Virginie : “Il faut réduire la part de l’importation et valoriser davantage le travail des producteurs locaux. Donnons envie aux gens de soutenir une autre manière de produire« .

    Ce projet pourrait également permettre de diffuser les bonnes pratiques et de faire évoluer les mentalités au sein de de la filière, en mettant en place un score environnemental pour les espèces les plus populaires auprès du public. « Pour moi, Floribalyse pourrait être une vraie caisse de résonance. Si on crée un indicateur comme un écoscore, ça parlera tout de suite aux gens« , explique Mathilde d’Hipollène.

    Qui sommes nous ?

    Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.