Marie-Laure, productrice de fleurs en ferme urbaine
Comme chaque semaine, Sessile donne la parole à des acteurs du végétal engagés dans la transformation de la filière. Cette semaine, nous avons rencontré Marie-Laure, productrice et fondatrice de Fleurs de Marseille, une ferme urbaine dont l’objectif est de produire des fleurs autrement, en se passant de pesticides.
Bonjour Marie-Laure, pouvez-vous nous présenter Fleurs de Marseille ?
Je Marie-Laure et je suis floricultrice à Marseille. Je cultive une surface de 1500 m² cultivés en agriculture urbaine, partagés avec des pépiniéristes. Mon terrain est situé dans un tiers-lieu géré par la mairie, à la fois lieu de vie et d’expérimentation : on y trouve un café associatif, des cours de yoga, des food trucks, des animations pour enfants, une briqueterie artisanale… C’est un espace hybride entre nature, culture et engagement social, où l’on parle d’insertion, de biodiversité, d’écologie urbaine.
Je cultive mes fleurs sans produits chimiques : je travaille avec du broyat récupéré chez des paysagistes, du fumier, du compost, des engrais verts. Je soigne avec du purin, je ramasse les escargots à la main, je sulfate un peu quand l’oïdium devient trop envahissant. C’est une démarche très naturelle – pas encore labellisée bio, mais ça viendra. Ici, on laisse aussi une place au sauvage : les fenouils, les chardons, les tournesols laissés monter, les fourmis qui déplacent les pucerons… Il y a un équilibre à trouver, une cohabitation à respecter.
Je produis en plein champ, sans tracteur, avec beaucoup de variétés – une cinquantaine, même si je trouve que c’est trop. Je cultive des cosmos, des œillets de poète, des bleuets Santoré, des zinnias avec toutes leurs sous-variétés, des amaranthes, des tulipes au printemps, des dahlias en été. Je suis en pleine saison de juin à octobre. Mon objectif, c’est de proposer des fleurs fraîches, locales, de saison – qu’on ne trouve pas ailleurs – et qui respectent leur environnement.
Mon projet s’appelle Fleur de Marseille. C’est à la fois une production florale, un lieu de transmission et un espace d’expérimentation. Je veux montrer que c’est possible de cultiver autrement, même à petite échelle, même en ville.
Qu’est-ce qui vous a convaincue de devenir floricultrice ?
Auparavant, je travaillais dans la communication, et j’ai eu envie d’autre chose. Quand j’ai quitté mon travail, je voulais me reconvertir dans les fleurs, mais toutes les formations de fleuriste avaient déjà commencé. J’ai donc intégré un incubateur à la Cité de l’agriculture pour monter un projet agricole. J’ai commencé à faire du bénévolat dans des fermes maraîchères, et là, j’ai eu une révélation : mettre les mains dans la terre, c’est là que je me sentais à ma place. Mais je ne voulais pas faire de légume – je voulais faire de la fleur.
Ce que je cherche, c’est à reconnecter les gens à leur environnement : à leur faire regarder leur jardin autrement. Leur montrer qu’on peut intervenir avec douceur, qu’on peut laisser pousser sans tout désherber. J’ai eu un vrai déclic là-dessus : accepter le “bordel” naturel, comprendre que la nature fonctionne sans nous. J’ai une envie très forte de transmettre cette philosophie, de créer une ferme-école, d’accueillir des parcours de découverte pour les adultes, d’intervenir dans les écoles pour parler de la reproduction végétale…
C’est quoi le plus difficile au quotidien ?
C’est de tout faire en même temps ! Semer, produire, récolter, vendre, faire la com’, répondre aux clients, organiser les mariages, gérer l’administratif, animer des ateliers… Bref, comme tu le vois, les journées sont bien remplies ! C’est un métier qui demande d’être partout. Et la partie communication/marketing, c’est clairement ce que j’aime le moins. Heureusement, je fonctionne beaucoup en collaboration.
Comme j’ai une petite surface, la vente de fleurs coupées n’est pas suffisante pour que mon activité soit rentable. Ce sont les mariages et les ateliers qui me permettent d’équilibrer. Je diversifie donc : Fleur de Marseille, c’est de la production, de la formation, et du fleurissement d’événements. Et dans quelques années, je veux vraiment développer l’aspect transmission et formation.
Quel regard portez-vous sur le marché de la fleur ?
Je ne me reconnais pas dans le modèle de la fleur standardisée, importée, calibrée pour partir en Hollande. Je suis dans une logique ultra-locale. Je travaille en lien étroit avec un petit réseau de fleuristes engagés, que j’ai sélectionnés dès le départ après une vraie étude de marché. Ce sont plus que des clients : on échange beaucoup, on réfléchit ensemble à leurs besoins, à ce qu’ils peuvent proposer.
Le marché de la fleur importée est saturé de produits chimiques, avec des normes souvent inexistantes, des problématiques sociales lourdes… C’est un non-sens écologique. À l’inverse, les producteurs locaux peuvent se permettre d’offrir des fleurs plus originales, plus fraîches, et parfois plus fragiles, comme la nigelle, qui ne supporte pas le transport mais fait des merveilles dans un bouquet de mariée.
Le problème, c’est la logistique. Les fleurs produites en région parisienne ne descendent pas dans le Sud. Il manque des circuits de distribution, des coopératives, des plateformes de regroupement. C’est ça qu’il faudrait mettre en place : des “aires de covoiturage” pour les fleurs !
Votre monde idéal de la fleur ?
Un monde avec plus de fleurs locales, de saison, où on respecte le vivant. Où les fleuristes vont naturellement vers les petits producteurs, parce que c’est plus simple, plus accessible. Où il existe des coopératives de collecte et de distribution, comme dans le Vaucluse, pour centraliser les productions et les faire circuler.
Et surtout, un monde où on forme autrement. Où un stage dans une ferme florale devient obligatoire dans les formations de fleuriste. Où on intègre des modules sur la production, où on sensibilise les futurs pros à la réalité du métier. Aujourd’hui, c’est aberrant : certains fleuristes ne savent même pas ce qu’est une fleur locale. Il faut leur montrer la chaîne, depuis la terre jusqu’au bouquet. La fleur, ce n’est pas juste du visuel : c’est de la saisonnalité, de l’humain, du vivant.
Comment Floribalyse peut vous aider ?
J’ai besoin de chiffres ! Que l’étude Floribalyse sorte en dehors d’Astredhor, qu’on en fasse des livres blancs, des supports de formation, des outils de sensibilisation. Que les formations incluent un stage obligatoire dans une ferme florale. Et que les futurs fleuristes découvrent les réalités du terrain, pour faire des choix éclairés.
Un outil comme Floribalyse doit nous permettre de confronter les modèles, d’interroger les pratiques, et de proposer des alternatives. Oui, certaines fermes chauffent leurs serres ; oui, certaines petites structures émettent peu mais produisent peu… mais il faut pouvoir en parler, en conscience, avec des données. Et ne pas oublier l’humain derrière les fleurs.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.