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24.02.26

“Les fleurs sont essentielles, et influent sur le bien-être” Jeanne, productrice de fleurs en Charente

Chez Jacquiot Ferme florale, en Charente, Jeanne cultive des fleurs comme on cultive une conviction : avec patience, exigence et une certaine idée du vivant. . Tulipes, narcisses, cosmos, feuillages de cassis : sa production suit le rythme des saisons et assume pleinement l’éphémère. Entre contraintes logistiques, recherche de débouchés locaux et réflexion sur l’utilité sociale des fleurs, Jeanne incarne cette nouvelle génération de productrices qui tentent de faire exister un autre modèle floricole, plus ancré, plus direct, plus humain.

Bonjour Jeanne, est-ce que tu peux nous raconter ton parcours ?

J’ai créé Jacquiot Ferme florale il y a trois ans, à côté de l’exploitation agricole de mes parents en Charente. Ils sont vignerons et producteurs de cassis. À l’origine, je ne me destinais pas forcément aux fleurs : j’ai fait une école d’ingénieur agronome, puis j’ai travaillé dans le contrôle qualité dans l’industrie agroalimentaire, notamment sur la réglementation en grande distribution. 

Je suis revenue avec l’idée de reprendre l’exploitation familiale, mais la vigne ne me passionnait pas. J’avais envie de créer mon propre projet. L’idée des fleurs est venue un peu par hasard : ma cousine avait monté une ferme florale près de Lille, et j’ai réalisé que cela pouvait être une activité viable. Au départ, je produisais surtout du feuillage de cassis ; très rapidement, les fleuristes autour de ma ferme l’ont adopté pour décorer leurs bouquets ! Puis j’ai élargi progressivement ma gamme et mon nombre de clients. La troisième année, j’ai même vendu du feuillage à un grossiste.

Cette année en revanche, je ne vais pas produire puisque j’ai le projet de déplacer ma ferme dans une autre région. En attendant, je vais travailler chez une productrice de Limoges, Hipollène, en attendant d’avoir choisi mon point de chute. J’ai envie de bien choisir ma destination, parce que c’est l’endroit où je vivrai peut-être toute ma vie !

Quel est ton rapport aux fleurs ?

J’ai toujours aimé les fleurs. Petite, je faisais déjà des bouquets avec ce que je trouvais à droite à gauche. Je trouve que les fleurs ont une utilité humaine et sociale immense. Elles embellissent les relations. Un bouquet, c’est beau, ça fait plaisir, et ça crée du lien.

Pourtant, on entend certaines personnes critiquer la consommation de fleurs, même quand elles sont produites localement, parce que ce n’est pas une production alimentaire. Je ne suis pas d’accord : pour moi les fleurs sont essentielles et jouent un vrai rôle, et influent notamment sur le bien-être. 

Elles peuvent même être vecteur de déconsommation : je crois profondément que plus les gens se sentent bien, moins ils consomment pour combler un vide. Les fleurs participent à cet équilibre. Je ne me rappelle plus le nom du penseur qui avait dit “la beauté sauvera le monde”, mais je suis d’accord avec lui, et je pense que les fleurs peuvent y contribuer.

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Comment s’organise l’année quand on cultive des fleurs ?

L’année est bien évidemment rythmée par les saisons. 

L’hiver est la période la plus calme : je taille le cassis, je prépare le plan de culture, j’anticipe les quantités. Puis en février commencent les semis sous abri. Je travaillais sans véritable serre de production : j’ai choisi des cultures relativement simples, sans chauffage.

Au printemps, tout s’accélère. Mars, avril, mai sont les mois les plus intenses : semis, désherbage, mise en place des cultures, premières récoltes et livraisons des fleuristes avec lesquels je travaille. C’est le moment où éclosent les premières fleurs à bulbes : tulipes, narcisses, jonquilles. Ensuite viennent les cosmos et les zinnias en été, ainsi que le feuillage — notamment le cassis et l’eucalyptus. J’avais peu de diversité florale mais des variétés qui plaisaient et que les grossistes ne proposent pas toujours.

L’automne est consacré à la plantation des bulbes et des arbustes pour le feuillage. J’ai d’ailleurs envisagé de développer davantage cette partie, car la demande des fleuristes est forte pour du feuillage produit localement. 

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    Quelles sont les principales contraintes du métier ?

    La première difficulté, c’est que la fleur est un produit éphémère. Entre le moment où la fleur est prête et celui où elle doit être livrée, il y a 24 à 48 heures. On peut perdre une partie de la production très vite. C’est un produit délicat, fragile, qui exige une logistique extrêmement réactive, et surtout adaptée, parce qu’on ne peut pas tout entasser.

    La logistique est donc un vrai sujet : en France, elle est peu organisée pour la fleur locale. En Hollande, tout est structuré, les fleurs arrivent directement chez les fleuristes. Chez nous, chaque ferme florale livre individuellement. S’il y avait eu deux ou trois autres fermes en Charente, nous aurions pu mutualiser les livraisons, mais ce n’est pas le cas, donc je dois livrer moi-même mes clients.

    Je pense qu’un système d’abonnement type AMAP, où le fleuriste achète un peu l’aveugle, pourrait être intéressant : engagement à l’avance, paiement anticipé, petite sélection de variétés. Cela sécuriserait la trésorerie pour les producteurs, car produire des fleurs demande d’investir un an avant de vendre. Pour le fleuriste, j’y vois l’avantage de proposer de la diversité à leur clientèle.

    Comment les fleuristes accueillent-ils les fleurs locales ?

    De mon côté, j’ai tout de suite reçu un bel accueil de la part des fleuristes charentais. Un producteur local venait de partir à la retraite quand je me suis installée, il y avait donc beaucoup d’attente. Les fleuristes regrettaient ses fleurs — belles, locales, et abordables. Il y avait donc un réel intérêt, mais aussi une pression, puisqu’ils avaient été habitués à de la qualité ! 

    Les fleuristes avec lesquels je travaille apprécient particulièrement les variétés champêtres comme les cosmos et les zinnias, qu’ils ne trouvent pas facilement chez les grossistes. Le feuillage de cassis a aussi été une découverte pour eux. La fleur locale permet d’apporter de la diversité et de la nouveauté sur leurs étals, et de surprendre leur clientèle.

    Cela dit, la logistique reste le point sensible. Dans certaines régions, un outil collectif pourrait alléger la partie commerciale. En Charente, il n’y avait pas de fleuristes inscrits au Collectif de la fleur française.

    Quel regard portes-tu sur les fleurs d’importation ?

    Les fleurs qui voyagent loin sont sélectionnées pour voyager. La rose, par exemple, a perdu son parfum pour cette raison. Les fleurs que je produisais ne voyagent pas bien — mais comme elles arrivent le lendemain chez le fleuriste, leur durée de vie est équivalente à des fleurs qui ont fait le tour du monde.

    Il faut aussi avoir à l’esprit la façon dont les fleurs sont produites quand elles viennent de loin. À l’étranger, certaines substances phytosanitaires sont encore autorisées alors qu’elles sont interdites en France. Même un producteur conventionnel français est soumis à des règles plus strictes, et utilisera moins de pesticides que ses homologues kényans par exemple. En revanche, il existe encore des serres chauffées en France, et cela pose aussi question.

    Relocaliser la production de fleurs est possible, la demande existe, mais la logistique doit suivre.Il faut reconnaître que les Hollandais sont très bien organisés sur ce point : ils sont capables de livrer directement n’importe quel fleuriste en Europe. J’ai l’impression qu’avant les fleuristes s’approvisionnaient en priorité chez des intermédiaires, mais aujourd’hui ils ont moins besoin de le faire. 

    Je sens qu’il y a de la demande pour de la fleur française chez les fleuristes, donc la production pourrait suivre. Le souci, c’est que beaucoup de fleurs françaises passent paradoxalement par le marché d’Aalsmeer en Hollande avant de revenir en France.

    Que souhaiterais-tu que le public comprenne mieux sur les fleurs ?

    J’aimerais que les gens comprennent que les fleurs ont une utilité humaine et sociale. Elles ne sont pas un luxe inutile. Elles participent à notre équilibre, à nos relations, à notre bien-être.

    Qui sommes nous ?

    Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.