“Dès la fin du XIXᵉ siècle, les botanistes s’inquiètent de la standardisation variétale induite par la vogue de la fleur coupée” Pierre-Louis Poyau, doctorant en histoire
Doctorant en histoire, Pierre-Louis Poyau explore la naissance du marché floricole au XIXᵉ siècle, à la croisée de l’histoire économique, sociale et environnementale. En étudiant l’essor des bouquets à Paris, la spécialisation régionale et les débuts de la floriculture moderne, il met en lumière les choix productifs et techniques qui ont façonné notre rapport contemporain aux fleurs.
Bonjour Pierre-Louis, peux-tu nous raconter le périmètre de tes recherches ?
Je suis Pierre-Louis Poyau et je mène actuellement un projet de thèse sur l’histoire de la production de fleurs coupées en France. J’ai commencé à m’intéresser à l’histoire contemporaine de la production agricole en master sur les questions d’approvisionnement en blé au XIXᵉ siècle. Après l’agrégation, j’ai souhaité approfondir ces problématiques en thèse, en m’intéressant plus largement aux liens entre consommation et transformations environnementales.
Les fleurs me sont apparues comme un outil d’analyse pertinent me permettant de concilier ces deux approches. En France, l’histoire économique et environnementale de la fleur coupée est encore très peu étudiée : c’est un terrain largement à défricher.
Mon travail se structure autour de deux grandes dimensions. D’une part, une histoire économique et sociale de la production de fleurs coupées, qui n’existe véritablement qu’à partir du XIXᵉ siècle, lorsque le marché se constitue, notamment autour de Paris. D’autre part, une approche environnementale, qui vise à décrire l’évolution des systèmes de production et l’émergence de ce que l’on peut appeler la floriculture moderne.
Comment naît le marché floricole en France ?
Les plantes ornementales existent bien avant le XIXᵉ siècle, notamment sous forme de plantes en pot dès les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. En revanche, le bouquet de fleurs coupées, tel que nous le connaissons aujourd’hui, apparaît véritablement autour des années 1820, en particulier à Paris.
A l’origine, l’activité de composition florale est assurée par les bouquetières, une corporation héritée de l’Ancien Régime. Elles sont environ cinquante à Paris au XVIIIᵉ siècle. Un siècle plus tard, dans les années 1870, on compte près de 500 fleuristes en boutique dans la capitale, auxquels s’ajoutent des milliers de marchands ambulants. Cette explosion s’explique par plusieurs facteurs.
Il y a bien sûr une évolution du goût pour les fleurs, qui relève de l’histoire culturelle, même si ce n’est pas l’angle principal de mes travaux. D’un point de vue technique, l’essor du chemin de fer joue un rôle déterminant. Il permet d’ouvrir le marché parisien à des bassins de production éloignés, notamment dans le Midi — Nice, Hyères — et d’assurer des volumes de production bien plus importants.
À la fin du XIXᵉ siècle, on observe des phénomènes de reconversion agricole propice à la culture de la fleur. La crise du phylloxéra qui affecte le vignoble français des années 1860 jusqu’à la fin des années 1870 a une incidence notable, puisqu’elle a provoqué l’abandon de nombreuses vignes, et a ouvert la voie à une requalification agricole qui a profité à la production de fleurs.
Quelles fleurs cultive-t-on à cette époque ?
Au XIXᵉ siècle, on produit une grande diversité de fleurs. On assiste progressivement à une spécialisation régionale particulièrement visible en Île-de-France. Chaque commune de banlieue développe sa variété de prédilection : le lilas à Vitry, les orchidées au Vésinet, les azalées à Versailles, pour citer quelques exemples.
Dans le Midi, on observe également cette spécialisation, avec la rose à Nice, la violette à Hyères, mais aussi le muguet ou le mimosa qui deviennent très populaires. Cette organisation territoriale est l’un des traits marquants du marché floricole de la fin du XIXe siècle.
Un tournant important intervient à partir des années 1880 avec l’émergence de grandes entreprises spécialisées dans les semences et la sélection variétale, comme Vilmorin. On commence alors à concevoir des variétés de fleurs spécifiquement adaptées aux exigences productives. Je pense notamment à certaines variétés de roses et de violettes, jugées pertinentes par la diversité de coloris des fleurs et des feuillages, et qui poussent bien en hiver.
Sur quels critères étaient sélectionnées les variétés produites ?
Je distingue principalement deux types de caractéristiques privilégiées par les producteurs du XIXe. Tout d’abord, ce sont les caractéristiques permettant une meilleure efficacité de production qui ont été déterminantes dans le choix des variétés : on cherchait principalement à produire des variétés résistantes au froid, et permettant donc une floraison plus longue sur l’année, ainsi que des variétés permettant des floraisons multiples. L’idée est simple : il faut produire plus, plus vite et plus longtemps.
Parallèlement, les horticulteurs du Midi mènent d’importantes réflexions sur la manutention, l’emballage et la réfrigération des wagons, afin de sécuriser le transport sur de longues distances.
A ces critères s’ajoutent évidemment des critères esthétiques qui varient au gré des goûts du public et de la mode, comme le coloris ou les parfums.
Tu as évoqué la dimension environnementale de tes recherches ; peux-tu nous en dire un mot ?
L’approche environnementale du sujet m’apparaît en effet essentielle pour comprendre le sujet. Dès la fin du XIXᵉ siècle, certains botanistes s’inquiètent de la standardisation variétale induite par la vogue de la fleur coupée. Ils redoutent une perte de diversité du vivant, liée à l’abandon de variétés jugées peu rentables au profit de quelques cultures standardisées.
On observe également l’usage croissant du charbon pour le chauffage des serres dès les années 1840, ainsi que le recours à des produits insecticides et aux traitements anticryptogamiques (NDLR : procédés visant à lutter contre la prolifération de champignons) à partir des années 1880-1890. Les horticulteurs sont conscients de la toxicité de ces substances, mais ces questions restent largement mises de côté dans les discours professionnels de l’époque, contrairement à la crainte de standardisation variétale.
Ces inquiétudes environnementales existent donc très tôt, même si elles ne prennent pas encore la forme de débats structurés comme aujourd’hui.
Peut-on rester neutre quand on est chercheur ?
J’essaie de rester le plus objectif possible, évidemment. Mon objectif n’est pas de juger le passé à l’aune de nos conceptions actuelles (encore que la réflexivité environnementale ne date pas d’aujourd’hui), mais de mettre au jour les choix productifs faits au XIXᵉ siècle et de comprendre comment ils contribuent à mieux comprendre la situation contemporaine.
Cela permet, en creux, de poser des questions très actuelles : que faudrait-il changer pour aller vers des modèles de consommation plus soutenables et plus respectueux de la biodiversité ? Cela implique sans doute de renoncer à la disponibilité permanente de toutes les fleurs toute l’année, et d’accepter une forme de décroissance en matière de consommation florale.
Il est important de rappeler que l’organisation actuelle du marché n’est pas sans conséquences pour les fleuristes et l’ensemble de la filière.
Les punchlines de l’interview
Métier de fleuriste
A l’origine, l’activité de composition florale est assurée par les bouquetières, une corporation héritée de l’Ancien Régime. Elles sont environ cinquante à Paris au XVIIIᵉ siècle. Un siècle plus tard, dans les années 1870, on compte près de 500 fleuristes en boutique dans la capitale, auxquels s’ajoutent des milliers de marchands ambulants.
Fleurs françaises
Au XIXᵉ siècle, on produit une grande diversité de fleurs. On assiste progressivement à une spécialisation régionale particulièrement visible en Île-de-France. Chaque commune de banlieue développe sa variété de prédilection : le lilas à Vitry, les orchidées au Vésinet, les azalées à Versailles
Production
Ce sont les caractéristiques permettant une meilleure efficacité de production qui ont été déterminantes dans le choix des variétés : on cherchait principalement à produire des variétés résistantes au froid, et permettant donc une floraison plus longue sur l’année, ainsi que des variétés permettant des floraisons multiples. L’idée est simple : il faut produire plus, plus vite et plus longtemps.
Environnement
Cela implique sans doute de renoncer à la disponibilité permanente de toutes les fleurs toute l’année, et d’accepter une forme de décroissance en matière de consommation florale.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.