“La rose est devenue un objet de consommation plus qu’un vecteur de sens” Françoise Lenoble-Prédine, co-fondatrice CCVS
Cette semaine, nous avons rencontré Françoise Lenoble-Prédine, cofondatrice du Conservatoire des collections végétales spécialisées (CCVS) et fondatrice de la revue Hommes et Plantes, pour évoquer le sens des fleurs et la vision patrimoniale du végétal.
Madame Lenoble, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Mon rapport au végétal est très ancien, très charnel, puisque je suis issue d’un milieu rural. Il y avait cette attention quotidienne au vivant, aux plantes comme : arroser une bordure fleurie du jardin potager en étendant au-dessus les draps mouillés pour les égoutter, observer les plantes qui poussaient spontanément, celles qu’on n’avait pas semées mais qui étaient là, comme les baraganes, poireaux sauvages des vignes, ou les pensées sauvages du jardin potager. Ce regard d’enfant sur le végétal a énormément influencé la façon dont je me suis construite. Il a façonné ma manière d’être au monde, en particulier celui du vivant.
Par la suite, je me suis sentie concernée par toutes les questions sociales dues à un parcours de vie un peu particulier, fait de circonstances. Les questions agricoles et sociales, par le lien entre les plantes, les territoires et les personnes en difficulté, n’ont pas échappé à ce parcours. J’ai été institutrice, puis engagée dans les mouvements issus de Mai 68, notamment créatrice de la crèche dite sauvage de la Sorbonne à l’origine des crèches parentales, avec cette conviction que le vivant — végétal comme humain — devait être au cœur de l’éducation et de l’émancipation. Trajectoire qui m’a ensuite conduite vers des responsabilités institutionnelles, notamment en cabinet ministériel, où j’ai pu légiférer sur mon travail de terrain pour « des centres de la petite enfance », en particulier dans les grands projets d’architecture et d’urbanisme de l’époque. C’est là que j’ai pris conscience d’un immense angle mort dans la façon de percevoir ce que nous avions en commun et que l’on nomme patrimoine : l’État s’intéressait au patrimoine bâti, mais très peu au patrimoine végétal vivant, qu’il soit agricole, horticole ou ornemental, alors que l’histoire française est très marquée par l’agriculture et l’horticulture.
Après la crèche sauvage de la Sorbonne, j’ai repris une exploitation agricole accueillant aussi les « routards » dont je ne connaissais que le prénom. Avec cet autre regard sur la plante de l’enfance, ce basculement décisif, dans un univers très masculin, très productiviste, m’a conduite, à partir du maïs que je produisais pour mes oies, à initier des ateliers de bouquets pour les enfants. Les enveloppes des épis de maïs servaient de fleurs et les carottes sauvages de tiges. Une façon de ne pas réduire la plante à sa seule fonction économique. Toute plante, sous notre regard, peut aussi produire du sensible, du lien, du récit, de la culture et de l’économie.
Je me suis ensuite penchée sur le manque d’image de marque et d’identité de la ville de Rochefort sur mer, ville nouvelle de 3 siècles. À partir de l’histoire et de la géographie du site, en particulier celle de Michel Bégon – premier intendant de la ville de Rochefort et de son célèbre arsenal créé par la volonté de Louis XIV – qui avait introduit les bégonias en France, j’ai pu travailler sur la création du Conservatoire des Bégonias, ce qui a constitué une nouvelle étape importante : de la petite enfance, au monde rural, agricole et botanique, au monde des plantes, la vie en quelque sorte comme celle de la petite enfance.
Les appeler « les Bégonias de Rochefort , un clin d’œil appuyé aux Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy évidemment, c’était une autre façon de constater que tous les patrimoines – végétal comme culturel ou architectural… – se répondent l’un à l’autre et que les plantes ornementales, les fleurs, sont bien souvent un patrimoine oublié.
C’est dans ce contexte que des botanistes sont venus me chercher pour participer à la structuration et à la création du Conservatoire des collections végétales spécialisées (CCVS). L’enjeu était clair : reconnaître les collections végétales — publiques ou privées — comme un patrimoine végétal vivant, au même titre qu’un monument historique ou le moindre lavoir de nos villages. Aujourd’hui, le CCVS fédère près de 300 collections labellisées « collection nationale » ou « agréée ». Ne penser qu’aux richesses phytogénétiques des plantes, c’est-à-dire aux ressources que l’on peut en tirer, est une erreur si on n’y associe pas le respect et une bonne connaissance de la plante elle-même en tant qu’être vivant, plante compagne de l’homme dans son quotidien. La plante n’est pas qu’une ressource, elle est avant tout un patrimoine à respecter et à transmettre.
Pourquoi parler de patrimoine végétal plutôt que de simple ressource ?
L’histoire des plantes ornementales françaises est exceptionnelle. Entre 1840 et 1910, la France a été le premier pays au monde en matière de création végétale. Ce « siècle d’or » de l’horticulture française a irrigué les arts, et a notamment vu germer l’art nouveau à travers l’École de Nancy, avec des figures comme Majorelle, Gallé ou Daum. Il existe un lien profond entre notre histoire et notre patrimoine végétal. Je m’étonne d’ailleurs toujours qu’il n’existe pas de véritable lien entre le ministère de l’Agriculture et celui de la Culture. Le végétal est un patrimoine culturel à part entière.
Il faut le rappeler : notre pays est riche de grandes sagas végétales, de grands explorateurs qui ont rapporté des variétés inconnues sous nos latitudes, de grands expérimentateurs qui ont fait fleurir de nouvelles variétés. Nous ne valorisons pas suffisamment cette histoire du végétal français. Un exemple pour vous en convaincre : les lilas, qui ont longtemps été une spécificité nancéenne, notamment grâce au travail de la société Lemoine dès le XIXe siècle, ont abondamment inspiré le travail de Gallé. Aujourd’hui, pour les retrouver, il faut parfois aller au Canada ou au Kazakhstan où la fête de l’arrivée du printemps et des lilas perdure, ce que la France a perdu !
Le patrimoine végétal est pourtant porteur d’histoires, de savoir-faire, de sagas humaines. C’est aussi pour cela que j’ai fondé la revue du CCVS, Hommes & Plantes, pour faire raconter ces relations quotidiennes, extraordinaires, invraisemblables, sensibles et historiques entre les humains et le végétal.
Quelle place occupe le bouquet dans cette histoire ?
Le bouquet est, à mes yeux, un ambassadeur de l’histoire des plantes et de la relation que nous entretenons avec elles. Trop souvent, on réduit l’art floral à une mise en scène purement esthétique, soumise aux modes : bouquets japonisants, bouquets ronds, compositions « tendance ». Or chaque forme, chaque style, est lié à une culture, à une histoire, à une vision du monde.
Quand on emprunte au Japon les ikebanas par exemple, on n’adopte pas qu’une technique mais aussi le contexte culturel japonais, l’origine des plantes du bouquet composé, les échanges au long des siècles sinon des millénaires… Les plantes n’ont pas de frontières, mais elles ont tant d’histoires à raconter ! Elles ne se réduisent pas aux seules couleurs des fleurs et de leur langage inventé par les Hommes : le rouge pour l’amour, le blanc pour la pureté…
Le bouquet rond par exemple, très français, exprime la profusion, la sensualité, la générosité de nos « jardins de curé » comme on dit, de nos jardins de grand-mère, avec leurs dahlias, leurs bleuets, leurs coquelicots, les chrysanthèmes, fleurs de soleil et du printemps qui sont devenus fleurs qui accompagnent la mort — autant de symboles de notre histoire agricole et horticole française si riche.
À l’inverse, la rose montée sur tige, sans parfum, raide comme la justice, standardisée, mondialisée, est devenue un objet de consommation plus qu’un vecteur de sens. Le bouquet pourrait pourtant raconter une histoire, entrer en résonance avec ce que l’on souhaite transmettre à l’autre, s’inscrire dans un univers plus large.
Quel regard portez-vous sur le marché actuel de la fleur ?
Nous parlons beaucoup d’écologie, de développement durable, de relocalisation, et dans le même temps nous multiplions des promotions sur des bouquets qui sont à l’opposé de ces valeurs : fleurs bourrées de pesticides, sans parfum, issues de circuits mondialisés. On oublie la dimension sensorielle, esthétique et culturelle de la fleur et de la plante. Plus le temps passe, plus je trouve que les bouquets deviennent quelque chose de très artificiel.
Les enfants eux-mêmes n’ont parfois jamais senti une fleur. Quand on les voit faire mine de sentir des fleurs, ils adoptent une posture qui n’a malheureusement plus lieu d’être puisque les fleurs ont perdu leur odeur : ils reproduisent des réflexes d’adultes dans un monde qui a perdu le lien sensible au végétal. Retrouver ce lien suppose de raconter des histoires, de redonner du sens : toute la symbolique des fleurs est une construction humaine, et nous avons encore matière à raconter de nouvelles et belles histoires.
Je veux cependant rappeler que les fleuristes ne sont pas responsables de cette situation. S’ils disposaient d’une palette végétale plus large, mieux expliquée, mieux valorisée, ils pourraient pleinement jouer leur rôle de passeurs.
Pensez-vous que nous pouvons à nouveau produire en France ?
Je crois profondément au développement des fermes florales locales, qui à mon sens peut être le vecteur d’un élargissement de la palette végétale et d’un véritable travail sensoriel et créatif. J’ai travaillé avec Christian Tortu, le fleuriste parisien avec lequel il fallait alors absolument collaborer : il enrichissait ses bouquets de végétaux issus du maraîchage ou de cueillette sauvage, comme des petits fruits. Ses bouquets ronds et foisonnants étaient d’une modernité incroyable !
L’enjeu est là : diversifier, raconter, redonner au végétal toute sa complexité et sa beauté. Les fermes florales peuvent être à cet égard un formidable levier pour réinventer notre rapport à la fleur — non pas comme un simple produit, mais comme un fragment vivant de notre histoire commune.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.