« Il faut être capable de défendre notre profession» – Benjamin, fleuriste à Vandœuvre-lès-Nancy
Fleuriste depuis vingt-cinq ans, Benjamin dirige la boutique Fleurs et Tendances à Vandœuvre-lès-Nancy depuis bientôt vingt ans. Passionné, exigeant, engagé dans la transmission — il est également professeur en école d’horticulture — il porte un regard lucide sur l’évolution du métier : transformation du marché, pression économique, montée en puissance de la personnalisation… Rencontre avec un artisan qui défend farouchement son métier.
Bonjour Benjamin, comment êtes-vous devenu fleuriste ?
C’est la passion qui m’a mené là. J’ai toujours su que je voulais être fleuriste. Mais la vie, ce n’est jamais un parcours tout tracé. Même pour ceux qui savent dès le départce qu’ils veulent faire, il y a toujours des détours.
À l’époque, quand on n’était pas mauvais au collège, on était orienté selon son niveau. Un mois avant la rentrée, aucun dossier n’avait été transmis pour moi dans les formations de fleuristes. Résultat : au dernier moment, je me suis retrouvé en école de paysage. Ce n’était pas ce que je voulais faire, mais j’ai adoré et je suis allé au bout du diplôme. Avec le recul, c’est une vraie force : ça m’a donné une culture végétale solide, notamment sur les plantes d’extérieur, qu’on vend aussi beaucoup lorsqu’on est fleuriste.
Ensuite, j’ai fait un CAP fleuriste, puis un bac commerce pour rattraper le “retard”. J’ai poursuivi avec un BP fleuriste, puis un BTS management. J’ai connu des employeurs très différents : certains m’ont fait grandir, d’autres m’ont appris des choses à mes dépens.
Je suis arrivé chez Fleurs et Tendances où mon patron m’a laissé tout faire : achats, négociation, planning… Il m’a élevé à la dure, j’ai beaucoup appris. En 2007, j’ai racheté la boutique de Vandoeuvre-lès-Nancy. Ça va faire 20 ans l’année prochaine !
Le métier a-t-il changé en vingt ans ?
Complètement, c’est vraiment très différent aujourd’hui.
Aujourd’hui, je dirais que c’est beaucoup plus imprévisible au niveau de la consommation. Peut-être aussi que c’est mon regard sur le métier qui a changé, je voyais le métier de fleuriste comme un métier de création, ce qu’il est, mais c’est bien plus que ça. J’aime encore beaucoup créer, mais je n’ai pas toujours le temps pour le faire.
Les clients et leurs attentes ont beaucoup évolué aussi : il y a 20 ans, parler de fleurs stabilisées ou de fleurs séchées, c’était impensable. Aujourd’hui, c’est très populaire, j’en vends à la pelle, il n’y a pas un jour sans que j’en vende.
J’ai aussi la sensation qu’avant, les gens étaient moins compliqués. Les clients choisissaient parmi les bouquets déjà prêts. Maintenant, on va vers de l’hyper-personnalisation : tout doit être fait sur mesure, tout de suite. On doit faire avec !
On est dans une ère d’imprévisibilité. L’aspect commercial est devenu central. On ne peut plus être seulement créatif, il faut être gestionnaire. Et évidemment, les prix ne sont plus du tout les mêmes…
Pouvez-vous nous en dire plus sur le sujet ?
Tout a augmenté, et pour les fleurs c’est pareil ! L’énergie a flambé, et évidemment ça a eu un impact énorme sur la production de fleurs. À l’époque, avec 120 francs on pouvait avoir un énorme bouquet.
Aujourd’hui, le choix est démesuré, mais certaines fleurs sont devenues inachetables. Là où on pouvait trouver des germinis à moins de 30 centimes, aujourd’hui il faut quasiment mettre le double.
Il faut aussi tenir compte du fait qu’aujourd’hui on a moins de producteurs, ce qui a un impact énorme sur le prix. Je vais prendre un exemple : s’il reste 5 producteurs de roses odorantes de jardin dans le monde et que l’un d’entre eux ferme, que se passe-t-il ? La demande ne baisse pas, donc les prix montent, et ceux qui restent ne se privent pas.
Quel regard portez-vous sur la fleur française ?
Le débat est pertinent. C’est vrai que certaines choses peuvent surprendre, par exemple le fait que certaines fleurs sont produites en France, réexpédiées en Hollande avant de revenir. Mais dans ce cas, est-ce que ça ne veut pas dire que la fleur produite en Hollande est plus éthique ?
Après, je suis évidemment pour faire marcher les producteurs français, et de récompenser leur travail. Mais je ne peux pas me permettre de me passer des fleurs hollandaises. Ce serait me priver d’un volume d’affaires nécessaire à la survie de la boutique. Je veux bien proposer des alternatives de saison, des anémones, des renoncules et du mimosa, mais je n’arriverai pas à convaincre plus de 10 % des clients qui me demandent des roses !
En plus, il ne faut pas oublier que les fleurs hollandaises sont elles aussi soumises à des normes européennes strictes, donc j’estime qu’on a pas à rougir de vendre de la fleur hollandaise quand on est fleuristes.
Pensez-vous qu’on puisse relocaliser la production en France ?
C’est vrai qu’en France, on a tendance à garantir l’excellence, notamment à travers le label Fleurs de France. Il faut aussi être conscient des réalités : en Lorraine, il n’y a plus que cinq producteurs ; je commence à travailler avec eux, mais ça ne suffirait pas à répondre à la demande. Et je pense qu’on ne structurera jamais assez en France pour être compétitif par rapport à la concurrence internationale.
Je travaille régulièrement avec trois productrices en ferme florale qui sont vraiment allées au bout de leur logique éthique et environnementale, et je trouve ça formidable.
La vraie problématique, c’est la structuration des producteurs. Les producteurs locaux ne sont pas organisés pour distribuer. Je n’ai pas le temps d’aller chercher des arrivages de 50 euros à droite à gauche. Il faut mutualiser, livrer via le grossiste, structurer la logistique.
Il faut aussi que les producteurs arrivent à nous donner de la visibilité : c’est à eux de nous dire les fleurs qu’ils ont à disposition, de nous dire le degré d’épanouissement, le moment de la taille…
Je veux mettre les producteurs en avant, mais pas à n’importe quel prix : si je reprends l’exemple des 50 euros de frais de livraison pour un arrivage de 100 euros, je ne vais pas pouvoir proposer les fleurs à mes clients à des prix attractifs.
En fin de compte, le plus important, c’est de se mettre à la place du client et de comprendre ce qu’il cherche : c’est un bon rapport durabilité/prix. Je pense qu’il tient à ça et qu’il s’en fout que ce soit moins beau.
On approche des municipales ! Quelles sont les mesures que vous proposeriez pour simplifier la vie des fleuristes ?
Je trouve qu’il existe un problème majeur, même vital, pour les fleuristes en ville : c’est la question du stationnement. Je suis pour qu’on considère les fleuristes comme de vrais commerçants et qu’ils puissent disposer de places de stationnement qui permettent la rotation de la clientèle. Aujourd’hui la situation est très compliquée pour les fleuristes de centre-ville, parce que personne ne va payer deux euros de parking pour aller acheter son bouquet.
Ensuite, de manière générale, nous rencontrons les mêmes problèmes que d’autres professions, car entreprendre c’est dur. Le code du travail est compliqué, et ça n’aide pas forcément.
Par exemple, j’estime que la Fédération a fait du bon travail dans ce sens pour défendre la profession pour le travail le jour du 1er mai. Je sais bien que c’est la fête du travail, mais c’est aussi la fête du muguet ! Parce qu’en plus on subit la concurrence du muguet à la sauvette…
Un dernier mot pour conclure ?
Je sais que c’est difficile pour beaucoup de fleuristes qui travaillent seuls en boutique, mais il faut être capable de défendre notre profession, de montrer pourquoi c’est mieux d’acheter chez nous que dans une grande surface : par un conseil d’entretien, une anecdote… Il faut qu’on arrive à montrer pourquoi notre service est unique et irremplaçable.
Acheter des fleurs, c’est toujours un moment privilégié, c’est presque toujours pour un moment heureux qu’on souhaite célébrer, et même dans le deuil, on compte sur nous pour apporter un peu de réconfort. C’est là qu’on doit faire la différence.
Les punchlines de l’interview
Métier de fleuriste
Je sais que c’est difficile pour beaucoup de fleuristes qui travaillent seuls en boutique, mais il faut être capable de défendre notre profession, de montrer pourquoi c’est mieux d’acheter chez nous que dans une grande surface : par un conseil d’entretien, une anecdote…
Saison
Je veux bien proposer des alternatives de saison, des anémones, des renoncules et du mimosa, mais je n’arriverai pas à convaincre plus de 10 % des clients qui me demandent des roses !
Fleurs françaises
La vraie problématique, c’est la structuration des producteurs. Les producteurs locaux ne sont pas organisés pour distribuer. Je n’ai pas le temps d’aller chercher des arrivages de 50 euros à droite à gauche. Il faut mutualiser, livrer via le grossiste, structurer la logistique.
Environnement
C’est vrai que certaines choses peuvent surprendre, par exemple le fait que certaines fleurs sont produites en France, réexpédiées en Hollande avant de revenir. Mais dans ce cas, est-ce que ça ne veut pas dire que la fleur produite en Hollande est plus éthique ?
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.