« Offrir des fleurs, c’est bien. En prendre soin, c’est encore mieux »Yasmine, fleuriste à Antibes
À Antibes, chez Allard Fleurs, Yasmine n’est pas née dans les fleurs — mais elle s’y est imposée avec un regard singulier. Formée à la décoration et à l’architecture intérieure, elle apporte au métier une approche sensible des volumes, des couleurs et des matières. Dans cette maison familiale, forte de trois générations de fleuristes, elle compose entre héritage et création contemporaine, tout en affrontant les réalités très concrètes du métier.
Pouvez-vous me raconter votre parcours ?
Allard Fleurs, c’est une histoire de famille. Au départ, ils étaient horticulteurs. Puis la grand-mère de mon conjoint a ouvert une première boutique, sa mère a repris, et aujourd’hui on en est à la troisième génération de fleuristes tout de même !
Moi, je suis un peu la pièce rapportée (rires). Je ne suis pas fleuriste de formation. À l’origine, je suis décoratrice, avec une approche assez proche de l’architecture intérieure.
Ma valeur ajoutée, elle est là : dans l’événementiel, dans l’association des couleurs, des matières, dans les volumes. Je retransmets mon regard d’architecte sur un autre support, qui est la fleur.
J’arrive assez facilement à visualiser ce que je veux faire. C’est difficile à expliquer, mais je me projette tout de suite : une forme, une couleur, une matière… Et les fleurs, ce sont des produits tellement beaux en eux-mêmes que ça devient un terrain de jeu incroyable.
Comment décririez-vous les tendances actuelles dans l’art floral ?
Avant, on était sur quelque chose de très classique, très structuré. Aujourd’hui, on est beaucoup plus sur du déstructuré, du bohème, du champêtre. On joue davantage sur des masses que sur une répartition très précise des fleurs. Ce sont des blocs de couleurs, de textures, qui dialoguent entre eux.
C’est quelque chose que j’essaie de transmettre à mes collaborateurs : oser sortir du cadre, travailler autrement les compositions.
Travaillez-vous avec des fleurs françaises ?
Antibes était historiquement une ville d’horticulture, avec beaucoup de roseraies et de production locale. Mais aujourd’hui, beaucoup ont disparu.
On a la chance d’avoir des producteurs italiens à proximité, et aussi dans le Var. Mais on ne peut pas toujours se fournir uniquement en local. On fait forcément appel à de l’import, notamment via la Hollande.
En revanche, on essaie de respecter la saisonnalité. C’est essentiel.
Il y a aussi des petits producteurs locaux, mais ils fonctionnent souvent en « one shot » : de petites quantités, à des moments précis. On les met en avant quand on peut, mais on ne peut pas baser toute notre activité là-dessus.
Par exemple, on a un producteur d’anémones qu’on voit deux fois par semaine : elles sont magnifiques, mais il faut se lever tôt et il n’y en a pas pour tout le monde.
Quelles sont les principales difficultés du métier aujourd’hui ?
On travaille avec du périssable. Donc il faut savoir doser en permanence.
Les clients sont de plus en plus exigeants, ils veulent que ce soit beau, rapide, parfait. Mais la fleur reste un objet vivant. On ne peut pas toujours tout maîtriser.
Il y a aussi la question de la main-d’œuvre. C’est un métier artisanal, et on a du mal à trouver des personnes très qualifiées.
Et puis il y a toute la gestion : les plannings, les horaires, les contraintes… Ce n’est pas simple.
Vous vous sentez soutenue dans votre activité ?
Pas vraiment. On le voit par exemple avec le 1er mai. Interdire de faire travailler les collaborateurs ce jour-là, je trouve ça aberrant. Si c’est du volontariat, payé double, pourquoi vouloir l’interdire ? Là, ça complique tout : les plannings, l’organisation… et derrière, ça impacte aussi les producteurs.
On veut développer le marché français, mais en même temps on met des bâtons dans les roues des professionnels, il y a quelque chose qui m’échappe dans cette logique.
Et puis il y a la concurrence déloyale de la vente à la sauvette, de la part de personnes dont on ne sait pas où elles se procurent le muguet… sans parler des grandes surfaces, évidemment, qui n’ont presque aucune contrainte contrairement à nous.
Les polémiques sur les pesticides reviennent souvent, notamment à certaines périodes…
Oui, et ça peut être très agaçant. Qu’on en parle, bien sûr, c’est normal. Mais pas uniquement au moment des fêtes, quand c’est justement là que les fleuristes travaillent le plus. Ne cassez pas notre activité à ce moment-là, s’il-vous plaît !
Après, je comprends les enjeux. La Saint-Valentin, par exemple, c’est une fête très commerciale, avec une forte demande de roses… et derrière, des logiques de production qui posent de nombreuses questions. C’est un peu le serpent qui se mord la queue.
Mais il faut sensibiliser de manière continue, pas seulement ponctuellement. Et surtout, ne pas appeler au boycott des fleurs.
Le Covid a-t-il changé quelque chose dans votre métier ?
Oui, énormément. On n’a jamais autant travaillé qu’à ce moment-là. Les gens avaient du temps, ils se sont remis à s’occuper de leur intérieur, de leur balcon, de leur terrasse.
On s’est rappelé qu’être bien chez soi était essentiel. Et les fleurs, les plantes, ont retrouvé une vraie place à cette occasion. Les gens ont aussi repris le temps d’offrir. Se dire : « j’ai une pensée pour quelqu’un », et lui envoyer des fleurs.
Pourquoi, selon vous, offre-t-on des fleurs ?
C’est peut-être culturel. En Europe, ça fait partie de nos habitudes. C’est un plaisir d’offrir, mais aussi de recevoir. Ça apporte de la gaieté, ça change une pièce, ça fait du bien moralement.
Moi, par exemple, je n’imagine pas un intérieur sans fleurs ni plantes. Même dans mes projets d’architecture, je prévois toujours un espace pour du végétal.
Mais ce n’est pas universel. J’ai une connaissance à Libreville qui m’expliquait que, dans sa culture, on n’offre pas de fleurs, même pour décorer les tombes. On préfère investir dans un repas, par exemple. C’est intéressant de voir à quel point ces usages sont situés.
Quel message aimeriez-vous faire passer aux clients ?
Ce que j’essaie de transmettre, c’est l’importance de prendre soin des fleurs. Offrir des fleurs, c’est bien, mais les entretenir, c’est encore mieux.
Ça reste une matière vivante. Il faut couper les tiges, changer l’eau, les garder dans un endroit frais… Avec quelques gestes simples, on peut vraiment prolonger leur vie.
Et puis derrière chaque bouquet, il y a beaucoup de travail. Des gens qui ont cultivé, transporté, préparé… Ce n’est pas un objet comme les autres !
Prendre soin des fleurs, c’est aussi respecter tout ce travail-là.
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet de faire livrer des fleurs partout en France, en Belgique et au Luxembourg. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.