"Agir à la base, dès la production, me semble essentiel" Sarah, fleuriste à Montréal
Sarah est fleuriste événementielle ; elle a choisi de partir à Montréal pour découvrir une autre approche du métier. En parallèle, elle anime une page Instagram, les Chroniques florales, où elle parle de l’histoire du métier et de l’approche de la fleur.
Votre passion, votre histoire : comment êtes-vous arrivée au métier de fleuriste ?
J’ai commencé par des études en design d’objet. Je me suis ensuite spécialisée dans le design d’innovation sociale, un domaine très intéressant intellectuellement, mais avec peu de débouchés concrets. À un moment, je me suis rendu compte que je n’avais pas envie de faire du mobilier pour faire du mobilier, j’avais besoin de sens.
En 2020, j’ai décidé de me reconvertir. J’ai passé un CAP de fleuriste, puis j’ai travaillé un an en boutique. Ensuite, j’ai poursuivi avec un BP, et j’ai intégré le secteur de l’hôtellerie de luxe, au Crillon. C’est un univers très particulier : les fleurs doivent être impeccables tous les jours, sans exception, c’est un travail à flux tendu.
En quoi le travail floral en hôtellerie est-il différent de la boutique ?
C’est une autre dimension. Les compositions sont visibles en permanence dans les espaces publics, donc l’exigence est très élevée. L’eau est changée tous les jours, les fleurs sont surveillées en continu. Il y a aussi tout un travail de scénographie florale dans le restaurant et les salons, avec une vraie réflexion sur l’échelle et l’impact visuel.
J’ai travaillé pendant deux ans dans ce contexte. On était une équipe de cinq à six fleuristes. Pour certains événements, on commençait à 4 heures du matin, pendant que les clients dormaient. Il y avait aussi la routine des bouquets dans les chambres, et des installations dans les salons pour des événements très variés. Ce rythme est intense, mais extrêmement formateur.
Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans l’événementiel floral ?
L’échelle de création, clairement. J’aime le côté décor, le fait de travailler des volumes, des espaces entiers. C’est aussi un domaine où il y a un changement permanent : chaque projet est différent, il n’y a pas de routine au sens créatif. C’est pour ça que le format événementiel me convient plus qu’une boutique classique.
Pourquoi avoir choisi de partir à Montréal ?
J’avais envie de voir autre chose, de découvrir une autre culture florale. Je suis arrivée à Montréal en septembre dernier. Pour l’instant, je n’ai travaillé que dans une seule entreprise, donc mon regard est forcément partiel, mais j’ai déjà perçu des différences marquées.
Vous pouvez nous en dire plus sur ces différences ?
J’ai l’impression qu’il y a moins de rapport à la saisonnalité qu’en France. On travaille souvent les mêmes types de fleurs, toute l’année : beaucoup de roses, beaucoup d’hortensias. Les fleurs sont majoritairement importées de Colombie, d’Équateur et des Pays-Bas.
Esthétiquement, on est plus proche d’un style “à l’américaine” : des compositions compactes, très volumineuses, qui doivent en mettre plein la vue. Il y a aussi beaucoup de fleurs artificielles, notamment pour les arches de mariage. Ça permet d’obtenir beaucoup de volume avec un budget plus réduit. En France, j’étais presque exclusivement sur de la fleur fraîche, donc c’est intéressant de découvrir d’autres pratiques.
Vous menez aussi un projet personnel autour de l’histoire de l’art floral, avec votre compte Instagram Les Chroniques florales. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Les Chroniques florales est parti d’un constat assez simple. Quand j’ai voulu faire des recherches sur l’histoire de l’art floral, je me suis rendu compte qu’il n’existait pas vraiment de ressources qui retracent clairement l’évolution des styles et des fleurs au fil des époques.
Il y a bien des ouvrages de référence, comme La culture des fleurs de Jack Goody, mais ils commencent à dater. J’ai trouvé dommage que ce savoir soit si peu accessible. J’ai commencé à faire des recherches pour moi, puis je me suis dit que ça pourrait intéresser d’autres personnes. Le projet s’est construit à tâtons, progressivement.
Vous avez consacré un post aux fleurs en porcelaine, vous pouvez nous expliquer le sujet en quelques mots ?
Oui, je trouve intéressant d’explorer d’autres manières de fleurir, même sans fleur naturelle. L’art floral ne se limite pas à la fleur fraîche. Il inclut aussi la fleur artificielle, les objets, les détournements.
L’exemple qui m’a beaucoup marquée, c’est celui de Madame de Pompadour, qui a créé un petit jardin composé de fleurs en porcelaine, qu’elle parfumait. C’était une manière de fleurir en toute saison, de contourner les contraintes naturelles. Ce rapport à la saisonnalité, et aux solutions mises en place historiquement pour la dépasser, me fascine.
Comment regardez-vous les débats actuels autour des pesticides et de la santé dans le métier ?
J’y accorde de plus en plus d’importance. La question des pesticides est très forte pour moi, notamment parce que j’ai commencé à développer des allergies. Dans ma pratique, je dois porter des gants pour me protéger, et plusieurs collègues ont développé des symptômes similaires.
Cela pose une vraie question sur les conditions de travail des fleuristes, mais aussi, et surtout, sur celles des producteurs. Agir à la base, dès la production, me semble essentiel. Mais la question reste ouverte : est-ce réellement réalisable à grande échelle, avec le système actuel ?
Qui sommes nous ?
Sessile lutte pour l’indépendance des artisans fleuristes sur Internet. Fondé en 2019 par 6 amis, Sessile rassemble 500 fleuristes, engagés dans la transformation de la filière et permet déjà de livrer plus de 50% des Français. En brisant la logique de catalogue sur Internet, le réseau met en avant le savoir-faire de chaque fleuriste et contribue à faire vivre l’art floral. Les fleuristes peuvent faire vivre leur passion et conçoivent des bouquets plus créatifs car ils sont ainsi plus libres de proposer des fleurs de saison, des fleurs locales quand c’est possible.