Pourquoi le Kenya produit-il autant de roses ? L’éclairage de Bernard Calas
Professeur de géographie à l’université de Bordeaux, Bernard Calas est spécialiste de l’Afrique, et a notamment travaillé sur les dynamiques électorales au Kenya. Il a consacré de nombreux articles à la question de la production de roses au Kenya, et a accepté de partager ses analyses avec Sessile.fr.
Parlez-nous un peu de vous !
Je suis Bernard Calas et je suis professeur de géographie à l’université de Bordeaux Montaigne. Je suis avant tout spécialiste dans l’étude des dynamiques urbaines en Afrique. Après une sorte de “crise de la quarantaine professionnelle”, je me suis longuement interrogé sur la meilleure façon de contribuer à la recherche.
A l’origine, je me suis rendu au Kenya pour la première fois dans les années 90 ; je travaillais alors principalement sur le système électoral. C’est lors de mon second séjour que le sujet de la rose m’est apparu comme une évidence ; alors que j’ai eu l’occasion de rencontrer des rosiéristes, cette fleur m’est apparue comme le symbole des transformations économiques du pays. La rose est aussi révélatrice de la culture politique du pays d’une certaine manière, puisque le fait d’être agriculteur est bien souvent une condition sine qua non pour participer à la vie politique kényane.
De fil en aiguille, j’ai constitué un projet de recherche avec des collègues de différentes disciplines baptisé RosesMonde et financé par l’Agence Nationale de la Recherche, qui rassemble des généticiens, des sociologues, des historiens et des géographes. Ce qui nous a intéressés, c’était de voir la façon dont la rose reflétait nos sociétés contemporaines.
Comment est né l’engouement pour la consommation de roses en Europe ?
L’usage de la rose est déjà répandu aux XIXe siècle dans les sphères urbaines et aisées où elle fait partie de la vie quotidienne. Dans les années 50, on observe une démocratisation de sa consommation dans un schéma assez classique : la pratique se diffuse du haut de la pyramide sociale vers le bas. En somme, les classes populaires adoptent par mimétisme certaines habitudes de la société aisée.
Cette demande croissante de roses de la part des consommateurs a évidemment induit des changements profonds de la sphère horticole.
A ce propos, pouvez-vous nous en dire davantage sur la genèse de la production de roses au Kenya ?
On note l’intérêt d’obtenteurs français pour les hautes terres tropicales dès les années 50 en raison du climat particulièrement propice à la culture de la rose, caractérisé par un fort ensoleillement et des températures suffisamment chaudes pour produire des roses presque toute l’année. C’est donc à cette période que le Kenya s’inscrit dans la cartographie mentale des obtenteurs comme terroir potentiel pour la culture de roses comme berceau d’un printemps éternel.
C’est un peu plus tard que le pas est franchi, dans les années 70. En réalité, les premiers à délocaliser la production de roses sont les Etats-Unis, qui commencent à étendre leur production en Colombie et en Equateur. L’idée était de maîtriser au maximum les coûts de production, fortement perturbés à l’époque par l’explosion du prix de l’énergie consécutif au choc pétrolier.
Au début des années 70, ce choc pétrolier a aussi poussé les producteurs hollandais à s’adapter, puisque le modèle des serres chauffées était devenu de plus en plus onéreux. Le Kenya offrait aux producteurs hollandais trois externalités positives fondamentales pour délocaliser la production : un climat chaud et qui bénéficie d’un fort taux d’ensoleillement toute l’année, une situation politique relativement stable comparativement à d’autres pays limitrophes, ainsi qu’une main-d’œuvre abondante et bon marché.
Comment s’organise la production de roses au Kenya ?
La production de roses au Kenya est entièrement façonnée par la demande européenne ; les Kényans consomment très peu de roses, hormis des roses rouges et blanches, mais ces pratiques sont circonscrites aux élites urbaines de Nairobi ; quand ils consomment des fleurs, ce sont d’ailleurs plutôt des œillets. On constate le même phénomène avec le café, qui est une production majeure mais qui est peu consommé par les locaux.
L’essentiel de la production est donc destiné à être exportée, ce qui a évidemment des incidences sur la configuration du tissu productif. Le cycle de production kenyan est intégralement calqué sur les fêtes calendaires européennes, comme la Saint-Valentin ou la Fête des Mères. C’est principalement sur cette période que les producteurs kényans réalisent leur chiffre d’affaires, en raison de la consommation de roses à contre-saison en Europe.
Evidemment, les variétés de roses produites sur place doivent répondre à un certain nombre d’exigences puisqu’elles doivent pouvoir supporter le transport. Par exemple, vous remarquerez que bien souvent les fleurs importées du Kenya n’ont pas d’odeur : c’est parce qu’on a sélectionné les variétés les plus résistantes au transport. Les roses odorifères ont généralement des pétales plus fragiles, et les enfermer dans des boîtes accélère le processus de sénescence, elles ne se prêtent donc pas à l’export international.
Ensuite, les producteurs kényans cherchent à diversifier leur production floricole, dans la mesure où les roses rencontrent une forte concurrence des roses produites en Europe à l’approche de l’été, qui correspond à la saison basse au Kenya. Grâce à leur expérience logistique acquise, les producteurs kényans commencent donc à exporter des fleurs plus fragiles comme des chardons ou autres fleurs de saison. Les rosiculteurs testent de nouvelles variétés de ce qu’ils appellent les summer flowers, qu’ils cultivent pendant la saison basse. Cette diversification leur permet de continuer à faire tourner leur ferme toute l’année.
On parle beaucoup des conséquences environnementales de la culture de roses au Kenya, notamment aux abords du lac Naivasha. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Effectivement, la rosiculture est souvent assimilée à la principale raison de l‘assèchement du lac. Mais à la suite de travaux récents, on s’est rendu compte que plutôt qu’un assèchement à proprement parler, il s’agissait davantage de variations de volume n’étaient pas liées à l’exploitation agricole des eaux, mais plutôt à des critères hydrogéologiques.
En revanche, la dégradation de la qualité des eaux du lac du fait des activités rosicoles est une réalité ; cette responsabilité est partagée avec l’ensemble des acteurs agricoles de la région.
Qu’en est-il des conditions de travail pour les ouvriers horticoles qui travaillent sur les exploitations de roses ?
La figure de l’ouvrière horticole – car 70 % des ouvriers sont des femmes – travaillant dans les champs de rose kényan a commencé à devenir une réalité tangible pour l’opinion publique européenne dans les années 90, où on a vu fleurir de nombreuses campagnes médiatiques dénonçant l’exploitation de femmes noires, ce qui était vrai.
Globalement, on a quand même assisté à une hausse du niveau de vie de ces ouvrières. Néanmoins, la richesse n’est toujours pas équitablement répartie entre tous les acteurs de la chaîne de valeur, où les principaux gagnants restent les enchérisseurs hollandais. Le bénéfice est donc fortement asymétrique.
En revanche, le défi auquel sont confrontés les producteurs, c’est de renouveler la main-d’oeuvre qui vieillit : en effet, la majorité des effectifs horticoles ont été recrutés et formés dans les années 90, et les grandes fermes ont du mal à recruter de la main d’oeuvre qualifiée.
A terme, quelles sont les perspectives pour la production de roses au Kenya ?
Je dirais qu’il y a deux tendances principales. La première, que j’évoquais toute à l’heure, est une quête de diversification dans les variétés produites afin de lutter contre la concurrence des roses européennes sur la plage de mai et juin.
Le second facteur, c’est que les producteurs hollandais sont en quête perpétuelle de rentabilité, et le coût de la main-d’œuvre a fortement augmenté au Kenya, ce qui a poussé les exploitants à aller s’installer dans des pays comme l’Ethiopie, qui est plus compétitive sur cet aspect.
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